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Photographie de Anna Maria Ugarte.

Les vêtements usagés nord-américains valent leur pesant d’or en Bolivie. Le commerce de la ropa americana y fait vivre de nombreuses familles, souvent dirigées par des mères monoparentales. Mais voilà que le président, Evo Morales, veut mettre un terme à cette activité. Les vendeuses réussiront-elles à sauver leur gagne-pain ?

Avec ses cheveux tirés en chignon, sa longue jupe et sa chemise bien boutonnée, Anna Maria Ugarte ressemble à une maîtresse d’école. Elle se rappelle combien il a été difficile, pour elle et de nombreuses Boliviennes, de trouver un moyen de faire vivre leurs enfants après avoir divorcé d’un homme violent et irresponsable. « J’ai élevé mes quatre enfants toute seule. Nous, les vendeurs de vêtements d’occasion“américains”,nous avons créé notre propre emploi, et maintenant le gouvernement veut nous l’enlever !Nous ne nous laisserons pas faire ! »

Photographie de femmes au marché
Le plus grand marché à ciel ouvert d’Amérique du Sud, à El Alto, en banlieue de la Paz. La ropa américana y est vendue au détail comme en gros.

Le commerce de la ropa americana a débuté il y a près de 20 ans en Bolivie, alors que des milliers de travailleurs victimes de la récession créaient leur emploi en devenant petits commerçants. Aujourd’hui, près de 250 000 personnes tirent des revenus durement gagnés en faisant le commerce de vêtements de seconde main provenant d’Amérique du Nord. Plus de la moitié sont des femmes. Cette activité, qui constitue le seul gagne-pain pour des milliers de Boliviennes souvent chefs de famille, est fortement menacée depuis l’élection, en 2005, d’Evo Morales, le premier président indigène de l’histoire du pays, qui l’a « en principe » interdite.

Si le gouvernement décide d’appliquer le décret interdisant la vente – ce qu’il ne fait pas encore –, plus de 150 000 femmes et familles boliviennes en souffriront, car elles en dépendent directement. Sans compter qu’une large part de la population, aisée comme pauvre, compte sur cette offre de qualité et à bas prix pour se vêtir adéquatement.

Pourquoi Morales veut-il interdire ce commerce ? D’abord parce que le commerce de gros est entre les mains de contrebandiers. Devenus les rois aux frontières du pays, ceux-ci empêchent toute initiative visant le développement d’une industrie nationale textile. Ensuite pour une question de honte nationale. Imaginez un peuple à la tradition textile millénaire, vêtu avec des vêtements de seconde main, de surcroît ceux de Nord-Américains…

L’importation déjà illégale

En avril 2009, le gouvernement bolivien a posé un premier geste en rendant illégale l’importation de vêtements usagés. S’il est réélu en décembre – ce qui risque d’arriver –, Evo Morales compte pousser sa logique jusqu’au bout et appliquer le décret interdisant formellement toute vente de ces vêtements. Sauf que, à ce jour, il n’a pas reçu l’appui de celles qui devront faire respecter le règlement : les municipalités. Elles refusent de se plier à une telle tâche tant que le gouvernement ne proposera pas un plan intégral d’intervention.

En attendant, le gouvernement doit composer avec la résistance des principaux intéressés : marches, protestations, blocages, mobilisations…La nouvelle Constitution du pays, adoptée l’an dernier, permettra même aux défenseurs de la ropa americana de tenir un référendum national s’ils recueillent un million de signatures. «Si le gouvernement ne trouve pas un vrai plan de reconversion, avec des emplois et de l’argent, et qu’il passe à l’acte quand même, il risque d’être confronté à un important mouvement de protestation», affirme Walter Mamani, l’un des ex plus grands importateurs du pays, que les défenseurs aimeraient d’ailleurs voir entrer en politique.

« Nous avons mis en place des programmes de reconversion, mais les commerçants de vêtements d’occasion disent qu’ils ne sont pas accessibles et sont fermés au changement d’activité, soutient le sous-ministre du Développement et de l’Économie plurale, Ramiro Lizondo. Ils pensent qu’ils vont gagner, mais non, cette fois-ci, on est bien décidés à ne pas laisser la situation ainsi. »

Tous les commerçants rencontrés, y compris les importateurs, les camionneurs, les vendeuses, se disent pourtant très peu optimistes envers les solutions de rechange proposées. « Nous ne sommes pas assez riches pour contracter des prêts, même s’ils ont baissé les taux d’intérêt »,m’explique Marina, une vendeuse d’ElAlto, la banlieue pauvre de La Paz, où se tient chaque jeudi et dimanche le plus grand marché à ciel ouvert d’Amérique du Sud.

Des vêtements pour vivre

Anna Maria Ugarte vend des vêtements de seconde main à La Paz depuis déjà 15 ans. Également représentante syndicale d’une galerie regroupant des étals de vendeuses, elle souligne que les femmes ne sont pas représentées à la tête de ce mouvement de défense. «Ce sont en majorité des femmes qui dépendent de ce commerce pour nourrir leur famille, mais ce sont des hommes qui ont la parole. Or ils ont souvent plus de possibilités que nous. Plusieurs ne dépendent pas uniquement de la ropa americana pour vivre. »

« Je ne sais pas pourquoi on ne s’unit pas davantage, nous, les femmes, et qu’on ne se présente pas aux postes de direction des organismes de défense de ce type de commerce, poursuit-elle. Je crois que c’est simplement parce que nous n’avons pas le temps, avec le lavage et le repassage des vêtements pour le commerce, la cuisine, les enfants, etc. Et puis nous n’avons pas développé le leadership nécessaire. »

Elisabeth Vereste gui vend elle aussi des vêtements d’occasion à La Paz. Son local ne contient pas plus de 100 morceaux qu’elle choisit au goût de ses clientes. Il y a 12 ans, avec moins de 100 $CA en poche, elle a pu se procurer ses 15 premiers kilos de vêtements usagés de première qualité. À voir l’arthrite qui lui ronge les mains, conséquence des années passées à laver et à repasser, on comprend toute la fierté qu’elle dit ressentir lorsqu’elle regarde son fils réussir ses cours à l’université grâce aux revenus qu’elle obtient de son commerce.

Chaque jour, elle vend pour environ 25 $US de vêtements, ce qui lui procure un revenu d’environ 600 $US par mois, nettement au-dessus du produit intérieur brut par habitant, évalué à 375 $ par mois en 2008, selon le CIA World Factbook. « Sans qualifications, rien d’autre ne me permettrait de gagner autant. C’est pour ça que si Morales veut nous enlever ce gagne-pain, il doit nous proposer autre chose. Et pas le programme insensé qu’il propose ! » Mais ces vendeuses et vendeurs ne pourront vraisemblablement rien contre Evo Morales, à moins qu’ils ne réussissent à obtenir l’appui de politiciens et à soulever celui de la population bolivienne, sceptique devant le souhait du président de bannir ce lucratif commerce.

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