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Gazette des femmes, Vol. 12, no 2, juill.-août 1990, p. 11-17.

Une façon de venir au Québec: un regard particulier sur les immigrées parrainées. Une façon de s’intégrer au Québec: un aperçu des efforts de francisation. Une façon de vivre au Québec: une brève incursion chez les jeunes femmes de la deuxième génération.

J’en ai assez de vous voir (…) partir avant tout le monde, courir à l’usine, rester clouées à vos machines à coudre, être harcelées par vos boss, être sous-payées, retenir le pipi, travailler à la pièce, manger sur la machine à coudre, puis recommencer, encore recommencer, toujours recommencer.

C’est le cri de révolte lancé par le personnage principal d’une pièce de Marco Micone, Addolorata, une jeune femme qui a troqué la tutelle de son père pour celle de son mari et qui trime dur la vie d’ouvrière.

Dieu sait que les immigrées travaillent: en plus de la besogne domestique, elles ont, sur le marché de l’emploi, un taux d’activité légèrement supérieur (49,8 %) à celui des femmes nées au Québec (47,3 %) . Mais toutes ne travaillent pas en manufacture au coin des rues Saint-Laurent et Chabanel à Montréal. En fait, la main-d’oeuvre immigrée, féminine comme masculine, se retrouve aux deux bouts de l’échelle.

A un bout de l’échelle, les emplois difficiles et mal payés des industries du vêtement, de la bonneterie, du textile, du cuir, du bois et du meuble, du commerce au détail et des services personnels. Ces activités emploient environ 40 % des immigrées, dont les trois quarts sont nées en Europe du Sud ou arrivées des Antilles, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique centrale dans la décennie 1971-1981. A l’autre bout de l’échelle les 22 % des immigrées travaillant dans l’enseignement et les services médicaux et sociaux bénéficient de conditions plus faciles et de meilleurs salaires. Elles viennent d’Europe et des États-Unis ou appartiennent à la première génération d’immigrantes venues du Tiers-Monde dans les années 60.

Il serait hasardeux de considérer les immigrées comme un tout homogène, tant leur situation diffère suivant leur origine, leur classe sociale, leur âge, leur scolarité, leur date d’arrivée au pays. Il serait encore plus hasardeux de faire le compte de ce qu’elles ont gagné et perdu en venant ici. Des études menées auprès des ouvrières immigrées donnent cependant à penser que le fait d’émigrer, s’il peut donner accès à un niveau de vie plus élevé, comporte aussi des pertes: travail moins reconnu par rapport à celui du mari travail domestique plus considérable parce qu’effectué individuellement, perte du réseau familial élargi, etc..

Mais ce qu’on peut affirmer sans se tromper, c’est qu’en matière d’immigration, une femme a la partie plus difficile qu’un homme. C’est vrai pour le travail, c’est vrai pour le revenu. C’est vrai aussi pour le statut. Très peu de femmes, 19 % en fait, sont considérées comme les requérantes principales d’une demande d’immigration. Les autres « accompagnent » un requérant principal ou arrivent après leur conjoint, fils ou père et sont parrainées par lui. Pour ces 42,5 % de femmes parrainées, le seul tort a été d’arriver « après » un parent masculin.

Passeport pour la dépendance

Fatouma croyait rêver. En ce mois de novembre 1988, elle s’envolait vers le Canada. Avec ses quatre enfants, elle allait rejoindre un Québécois qu’elle avait rencontré dans son Éthiopie natale, puis épousé lors d’un voyage à l’année précédente. Elle quittait son pays, sa famille et son emploi de secrétaire. Mais qu’importe, ils allaient tous vivre tellement heureux…

Pour Fatouma, les lendemains qui chantent ont déchanté rapidement. « Quand j’étais venue en visite à Montréal en 1987, tout allait sur des roulettes. Mais dès que j’ai débarqué pour de bon, rien n’allait plus. Pour les deux enfants que mon mari avait eus d’un précédent mariage, leur papa était allé acheter des négros. Lui, il s’est mis à me traiter comme une servante, à me dire que je ne pourrais rien faire d’autre ici. A moi qui étais habituée de tout gérer, d’élever seule mes enfants, il a enlevé toute responsabilité. »

Fatouma a vécu huit mois avec son nouveau mari, avec lequel elle a eu une fille, sa quatrième enfant. Aujourd’hui divorcée, elle est liée à lui pour dix ans. La raison? Fatouma a pu émigrer au Canada parce qu’elle était parrainée par son époux. Le parrainage est un contrat par lequel le répondant (ou parrain) s’engage à subvenir pendant une période d’au plus dix ans aux besoins de la personne parrainée. Rien, ni l’obtention de la citoyenneté canadienne, ni la séparation, ni le divorce, ne peut briser ce contrat. Seule la mort du parrain ou de la personne parrainée peut y mettre fin.

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Qu’est-ce que le parrainage ?

Le parrainage est un contrat entre un résident permanent ou un citoyen canadien âgé d’au moins 18 ans (« le garant » ou « le répondant ») et le gouvernement concernant un tiers (« le parrainé »). Sa durée varie généralement entre cinq ans (dans le cas de parents aidés) et dix ans (pour les personnes de la catégorie de la famille).

Par ce contrat, « le garant » s’engage par écrit envers le gouvernement à fournir au parrainé: le gîte; la nourriture et les vêtements; les besoins imprévus; l’adaptation; et l’aide financière de subsistance.

Ces obligations découlent des articles 42 et suivants du Règlement sur la sélection des ressortissants étrangers (c. M-23.1, r.2) et de l’article 6 (1) b) i) du Règlement sur l’immigration de 1978.

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Il y a trois façons d’émigrer au Canada. On peut venir comme réfugiée ou autre « cas » humanitaire: 10.066 des 65.035 femmes (15,5 %) entrées au pays entre 1980 et 1986 sont dans cette situation. On peut, comme c’est le cas pour 22.257 femmes (34,2 %) qui ont émigré durant cette même période, être acceptée comme immigrante indépendante. On peut finalement, comme 27.640 femmes (42,5 %) admises entre 1980 et 1986, venir dans le cadre du « programme de réunion des familles » et être parrainée par un parent déjà établi au Canada, le plus souvent un père, un mari, un fils. A cette catégorie, le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration (MCCI) ajoute celle des « parents aidés » qui représente 7,8 % du total, toujours pour les mêmes années.

C’est que la politique canadienne d’immigration n’a rien de philanthropique. Elle vise à ce que les nouveaux arrivants et les nouvelles arrivantes ne soient pas à la charge de la société. On les sélectionne donc en fonction de leur capacité de s’intégrer au marché du travail, ainsi, la grille de sélection appliquée aux immigrantes et aux immigrants indépendants mesure leur « employabilité », leur « adaptabilité », leur scolarité, leur connaissance des langues officielles. Les immigrants et surtout les immigrantes admis dans le cadre du programme de réunion des familles ne sont pas tenus de satisfaire à de tels critères, mais alors on exigera que quelqu’un s’en porte garant au moyen d’un contrat de parrainage. Or le parrainage ressemble fort à un passeport pour la dépendance. Comme le souligne un avis du Conseil des communautés culturelles et de l’immigration du Québec (CCCI),un organisme consultatif du gouvernement, « l’engagement écrit du parrain consacre le lien de dépendance totale et absolue sur le plan financier. (…) Aux yeux de l’État, la personne parrainée est donc dépendante du garant pour toute la durée de l’engagement » Par conséquent, elle a difficilement accès à certaines mesures gouvernementales de soutien et aux services d’adaptation et d’intégration: formation linguistique, formation professionnelle, support psychosocial.

Une fois au pays…

Fama (nom d’emprunt) vient du Sénégal. En 1981, elle y épouse un Sénégalais d’origine qui vivait au Québec depuis vingt ans. Elle émigre l’année suivante. Quand le mariage prend l’eau, son conjoint tente de la retourner au Sénégal. Elle refuse. Il s’adresse au MCCI pour demander un bris de parrainage. Impossible. Il ira même jusqu’à demander au juge de la déporter!

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Des lois sexistes

Ce n’est pas d’hier que les lois de l’immigration considèrent les femmes comme dépendantes d’un chef de famille. Dans son avis à la ministre de l’Immigration, le Conseil des communautés culturelles et de l’immigration retrace quelques-unes de ces perles.

Ainsi, rappelle le document, la loi du Haut et du Bas-Canada de 1848 faisait obligation au maître du vaisseau de rapporter aux autorités de l’immigration les veuves et les femmes sans mari et de payer une amende pour toute personne devenant à la charge du public. On considérait que les femmes veuves et sans mari étaient, tout comme les infirmes, les malades et les indigents, incapables de subvenir à leurs besoins.

Selon la loi de 1910, une femme pouvait, quels que soient son âge et son état matrimonial, être admise comme dépendante d’un chef de famille, au même titre que les hommes de plus de 55 ans et les jeunes de moins de 18 ans.

En matière de réunification familiale, les règlements de 1921 à 1931 introduisent une différenciation plus nette entre les sexes. On y parle de l’épouse qui va rejoindre son époux, mais pas l’inverse; des enfants qui vont retrouver un père ou des parents, mais pas une mère; d’un frère qui peut accueillir ses frères et soeurs alors qu’une soeur ne peut accueillir que des mineurs.

Le règlement de 1947 acceptera d’admettre des personnes entrant au Canada dans le but de se marier, à condition que l’époux puisse faire vivre sa femme.

Avec la loi de 1952 et ses règlements, l’équation entre conjointe et dépendante devient de plus en plus évidente. Les efforts en vue de restreindre le parrainage familial élargi et la création du statut d’immigrant indépendant feront en sorte que les seuls parrainés dépendants seront les membres de la famille immédiate, en d’autres termes l’épouse, les enfants mineurs et les parents âgés.

La loi de 1976 et le règlement de 1978 vont dans le même sens. Si on n’y trouve plus de discrimination directe basée sur le sexe, les personnes parrainées de la catégorie de la famille sont à la charge d’un répondant ou d’une répondante. Elles ne sont pas sélectionnées en fonction du marché du travail et n’ont donc pas à satisfaire à certaines exigences.

Les statistiques, elles, ne trompent pas: au Québec, entre 1980 et 1986, les parrainés de la catégorie de la famille regroupaient 57 % de femmes et 43 % d’hommes. Cette catégorie représente la plus importante composante du courant migratoire féminin au cours des dernières années.

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Fama est aujourd’hui divorcée. Après trois ans de résidence, elle a obtenu la citoyenneté canadienne, mais le statut de parrainée n’en demeure pas moins en vigueur.

Outre la dépendance économique qu’entraîne le parrainage, Fama souligne l’impact négatif sur le plan psychologique. « C’est toujours la chicane, le chantage. Le mari peut dire: « Si tu ne me laisses pas ma fille cette fin de semaine, tu n’auras pas la pension. » Moi je préférerais l’aide sociale. J’aurais moins d’argent qu’avec le parrainage, mais au moins ce serait net : pas besoin de courir après l’argent, pas de chicane. »

Qu’arrive-t-il à la personne parrainée si le parrain ne subvient plus à ses besoins? Sur justification du statut de parrainée et après analyse des multiples situations particulières, le ministère de la Main-d’oeuvre, de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle peut consentir une aide de dernier recours. Accordée selon les barèmes en vigueur, cette aide est conditionnelle et temporaire. S’il s’avère, après vérification, que le parrain peut effectivement rencontrer ses obligations, les sommes d’argent versées à titre de prestations doivent être remboursées.

Omaira Falcon de Secours aux femmes, une maison d’hébergement qui accueille surtout des immigrées, rappelle que si le parrain est responsable de pourvoir aux besoins financiers de la personne parrainée, il l’est aussi de faciliter son intégration dans la société. « Or, dit-elle, certains maris gardent l’information pour eux, de façon à empêcher leur femme de se libérer. La plupart des femmes ne sont pas informées des conséquences du parrainage et ignorent où s’adresser en cas de problème. » Fama conclut: « Ils (les maris) savent bien que tu ne sais rien. Ils se disent: Je suis sa seule ressource. Où va-t-elle aller sans moi? Cela leur donne de la force. »

Immigration « familialiste »

Le Conseil des communautés culturelles et de l’immigration a publié une série d’études et un avis concernant la situation des immigrées parrainées. On y souligne les contradictions du parrainage. « Si le parrainage n’existait pas, il serait sans doute très difficile, voire impossible, pour plusieurs personnes de venir au Canada, d’améliorer leur condition économique et surtout de rejoindre des proches parents : leur situation familiale serait intenable. » (…) Par ailleurs, poursuit le document, « le parrainage comporte de sérieuses contraintes ». Ainsi, pour les femmes qui jouissaient d’une certaine autonomie dans leur pays d’origine, cet état de dépendance est intolérable. Déjà soumises par culture et par tradition, d’autres femmes risquent de le devenir encore plus par ce genre de contrat. Dans l’ensemble, le réseau de connaissances et de ressources des femmes parrainées est peu développé, même chez celles qui travaillent à l’extérieur du foyer. L’information nécessaire n’arrive pas toujours jusqu’à elles, créant ainsi beaucoup d’insécurité. « Plusieurs craignent d’être retournées dans leur pays à la première occasion, souligne une agente d’Immigration Canada. Nous devons mettre beaucoup d’énergie à les rassurer. »

Au terme de ses études, le CCCI recommande à la ministre de limiter la durée du parrainage à la période précédant l’obtention de la citoyenneté ou de la fixer à quatre ans au maximum. Il recommande aussi qu’en cas de non-respect de l’engagement par le garant, le ministère, et non la personne parrainée, exerce les recours. Il suggère aussi d’autres mesures susceptibles de faciliter l’adaptation et l’intégration des personnes parrainées.

On remarquera que les groupes de femmes immigrées, non plus que le Conseil qui les a consultés au cours de ses recherches, ne revendiquent l’abolition pure et simple du parrainage. Le problème, selon Omaira Falcon, c’est que l’immigration est « familialiste ». « Pour une femme seule, c’est difficile d’être acceptée comme immigrante indépendante. Comme si une femme seule était incapable de s’intégrer dans la nouvelle société. »

Si on considère le profil des femmes parrainées qui résident au Québec, on constate qu’elles sont moins favorisées que la moyenne des immigrantes, et donc, qu’elles auraient de la difficulté à être admises à titre d’immigrantes indépendantes. Elles proviennent majoritairement de pays du Tiers-Monde et comptent une proportion plus élevée de personnes peu scolarisées et d’allophones. En outre, à leur arrivée, elles sont proportionnellement moins nombreuses à manifester l’intention de s’intégrer au marché du travail. Cela ne les empêche pas par la suite de trouver des emplois, même si leur statut de parrainées limite l’accès à certaines mesures gouvernementales de soutien et d’intégration au marché du travail.

C’est ce que compte bien faire Fatouma à qui la dépendance envers son ex-mari répugne. « Je ne veux pas avoir à compter sur lui, même si le contrat de parrainage dure dix ans. Je veux reprendre mon ancien travail de secrétaire. Si ça ne marche pas, je suis prête à suivre des cours et à retourner travailler. »

  1. Marco Micone, Addolorata, Montréal, Ed. Guernica, 1984, p. 67.
  2. Immigrées: celles qui vivent dans leur pays d’adoption; immigrantes: celles qui sont en train de faire une démarche d’immigration.
  3. Les données factuelles de cette section sont tirées de Les autres Québécoises, d’Aleyda Lamotte, MCCI, 1985, 110p.
  4. Micheline Labelle et al., Histoire d’immigrées, Montréal, Boréal, 1987, 275 p. Pour des raisons de sécurité, le nom de Fatouma est fictif et le nom de son pays d’origine a été modifié.
  5. CCCI, L’impact du parrainage sur les conditions de vie des femmes de la catégorie famille, Avis à la ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration, Québec, 1988, p.11 et p.29.
  6. Ibid, p. 19.
  7. Tiré de L’impact du parrainage sur les conditions de vie des femmes de la catégorie de la famille, Avis à la ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration, 1988, annexe 1.
  8. Tiré de L’impact du parrainage sur les conditions de vie des femmes de la catégorie de la famille, Avis à la ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration, Québec, 1988, p. 12 et 13.

L’apprentissage du français : une clef majeure

Les immigrées ont besoin de parler le français pour sortir des ghettos d’emplois, pour rompre l’isolement, pour s’intégrer à la société québécoise. Selon les données fournies par le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, en 1986, 90 645 femmes de 15 ans et plus, nées à l’extérieur du Canada et résidant en permanence sur le territoire québécois, n’étaient pas en mesure de tenir une conversation en français. Presque 68 % des femmes arrivées en 1987 (soit 6 553 femmes) et 69,6 % de celles entrées en 1988 (soit 6 793 femmes) étaient dans le même cas.

Les immigrantes qui, à leur arrivée, ont déclaré se destiner au marché du travail peuvent s’inscrire à des cours de français dans le cadre du Programme national de formation en établissement (PNFE), un programme fédéral géré et administré par le Québec. Il s’agit de cours à temps plein dispensés dans les Centres d’orientation et de formation des immigrants (COFIS) pendant 30 semaines, pour un total de 750 heures. Pour les suivre, les immigrées indépendantes reçoivent une allocation de survie (plus ou moins l’équivalent de l’aide sociale) et des frais de garde (80 $ par semaine par enfant). Les immigrées parrainées ont droit aux frais de garde mais, pas à l’allocation. En 1988-1989, 1 521 femmes étaient inscrites à ces cours.

Le Programme québécois de francisation des immigrants (PQFI) s’adresse à ceux et celles qui ne sont pas admissibles au programme fédéral, le plus souvent parce qu’ils n’ont pas déclaré se destiner au marché du travail. Il offre des cours à temps plein (600 heures), avec une allocation de 100 $ par mois (sauf pour les personnes retraitées, les investisseurs, les travailleurs et les travailleuses autonomes et les entrepreneurs) et des frais de garde pouvant aller jusqu’à 80 $ par semaine par enfant. Il propose aussi toute une gamme de cours à temps partiel, mais sans allocation ni frais de garde. En 1988-1989, pour la moitié de l’année seulement, 166 femmes se sont inscrites au cours à temps plein du PQFI. Quant aux cours à temps partiel, le MCCI évalue que 2 227 personnes les auraient suivis, dont 1 211 femmes.

Au total, en 1988-1989, 2 898 femmes sur les 6 793 qui ne parlaient pas le français lors de leur arrivée en 1988 ont suivi des cours de français, soit une proportion de 42,6 %. On constate, par ailleurs, que les femmes parrainées comptent pour un peu plus du quart (26,6 %) de la clientèle des cours à temps partiel.

Aoura Bizzari, coordonnatrice du Collectif des femmes immigrantes, qualifie les initiatives gouvernementales en matière de francisation des immigrantes de « pas dans la bonne direction, mais insuffisants pour répondre aux besoins ». Le Collectif revendique un accès universel aux cours, sans égard au statut d’immigration ni à la durée de résidence au pays , avec allocation de survie et frais de garde. « Qui peut se permettre, fait valoir Mme Bizzari, de suivre six mois de cours à plein temps s’il n’a pas de quoi se remplir le ventre? Sans allocation, les femmes risquent d’aller directement sur le marché du travail sans passer par les cours de français. Or, comme vous le savez, les ghettos d’emplois offerts aux immigrants ne sont pas précisément francophones. Reste la solution des cours à temps partiel, mais les femmes les suivront s’il leur reste du temps et du souffle, après leur journée de travail et leurs tâches ménagères. »

Un taux de francisation de 42 % en 1988, une immigration de plus en plus allophone et plus de 90.000 femmes entrées avant 1986 et qui n’ont plus accès aux cours de français parce qu’elles ont probablement obtenu la citoyenneté canadienne: voilà la mesure du chemin qui reste à parcourir. Cela coûterait bien sûr des sous, mais, pour Aoura Bizzari, les immigrants sont rentables pour la société d’accueil. Ils ont été formés ailleurs et créent de la richesse ici. On peut bien leur offrir les ressources susceptibles d’améliorer leur intégration et leurs conditions de vie».

  1. Aleyda Lamotte, Les autres Québécoises, données mises à jour en 1990.
  2. Ces chiffres excluent les revendicateurs du statut de réfugié et les personnes avec permis de ministre inscrites aux cours à temps partiel.
  3. Les données pour le temps plein ne sont pas disponibles.
  4. Les cours PNFE et PQFI ne s’adressent qu’aux résidents permanents (immigrants reçus). C’est dire qu’ils excluent les personnes nées à l’extérieur du pays et qui ont obtenu la citoyenneté canadienne, normalement après trois années de résidence. Cependant, le PQFI offre aussi des cours à temps partiel aux revendicateurs du statut de réfugié.
  5. Sur les 6 793 femmes qui ne parlaient pas français à leur arrivée en 1988, 2 988 ont suivi des cours de français, soit une proportion de 42,6 %.

Deuxième génération : le « machismo» du plomb dans l’aile.

Arrivée d’Haïti à 10 ans, Élisabeth se désolait de ne pouvoir, comme ses amies, écouter La petite maison dans la prairie. Chez elle, pas de télé pendant la semaine. Son père les poussait, garçons et filles, aux études. « Même durant les vacances, les aînées devaient faire la leçon aux plus jeunes. Pour lui, nous devions réussir, avoir un bon métier, être quelqu’un. » Son père doit être fier d’elle: Élisabeth, aujourd’hui âgée de 23 ans, est infirmière.

Dans l’entourage de Cindy, 25 ans, née au Québec de parents chinois, on ne s’attendait pas à ce que les filles fassent des études supérieures. « C’était important que les garçons aient une bonne éducation et de très bons salaires. » Et les filles? « Qu’elles trouvent un travail, pour avoir plus d’argent que leurs parents n’en ont eu. De toute façon, le salaire de la femme est vu comme un revenu d’appoint. » Mais quand Cindy a voulu étudier, on ne l’a pas découragée. « Ma mère comprend la nouvelle mentalité; même si ses amies aimeraient me voir mariée, elle m’appuie dans mes choix de carrière. » Cindy occupe actuellement un emploi de bureau, faute de pouvoir travailler dans son domaine d’études, le loisir.

Diane, 30 ans, est travailleuse sociale et présidente du Centre des femmes italiennes de Montréal : le Centro Donne. Quand elle avait 11 ans, son père a ouvert un commerce à Halifax et la famille a suivi. Quatre ans plus tard, Diane revient à Montréal poursuivre ses études, une situation non traditionnelle pour une adolescente italienne. J’ai été élevée dans une atmosphère de confiance et de liberté. Je n’ai pas eu, comme d’autre filles de 20 ans, le problème de devoir rentrer à 11 heures».

Candela, 21 ans, arrivée d’Argentine à 13 ans, a appris tôt à se débrouiller. Lorsqu’elle avait 9 ans, son père et sa mère ont été emprisonnés sous la dictature. Pour cette fille unique de parents scolarisés, politisés, travaillant tous deux à l’extérieur du foyer, l’autonomie va de soi. Des quatre jeunes femmes interviewées, Candela est la seule à cohabiter avec son ami, un jeune immigré salvadorien. Étudiante en psychologie et en traduction à l’Université Concordia, elle bénéficie d’une bourse. Lui travaille et gagne un salaire. Ils mettent leurs revenus en commun. « Mais, affirme-t-elle, c’est agaçant pour moi de me sentir dépendante de lui. Aussi avons-nous conclu un pacte: il me supporte financièrement pendant que j’étudie et ensuite ce sera l’inverse et ce, même si notre relation ne fonctionne plus. »

Carrière d’abord

Toutes quatre sont fortement enracinées dans leur culture d’origine. Candela se sent très Argentine: « Les gens sont chaleureux solidaires, ce pays ne peut pas laisser indifférent. » Elle déteste voir des Latino-Américaines se teindre les cheveux en blond, porter des lentilles cornéennes bleues, bref « se changer, nier leur identité ».

Dans leur échelle de valeurs, les liens familiaux forts et l’importance de la famille élargie occupent une place de choix. Élisabeth, Cindy et Diane habitent d’ailleurs avec leurs parents. Toutes trois désirent se marier un jour. « Parce que je souhaite un engagement définitif », affirme Cindy. « C’est une valeur importante pour les Haïtiennes. Le concubinage est mal vu dans la communauté », rappelle Élisabeth. « Quand on aime quelqu’un, se marier ou vivre en union de fait, c’est la même chose pour moi, souligne Diane. Mais on nous a tellement dit que « quand on s’aime on se marie », que même une fille élevée de façon non traditionnelle comme moi reste attachée à cette valeur.»

Mais toutes quatre pensent carrière d’abord. Elles auront des enfants, oui, mais plus tard. Même alors, elles continueront de travailler. « Je m’assurerai que mon lieu de travail m’offrira les conditions pour le faire : congé de maternité, etc. », affirme Candela. « J’ai assez trimé aux études que je poursuivrai ma carrière, reprend Élisabeth. J’aime être indépendante financièrement pour acheter ce que je veux sans attendre qu’on me donne l’argent. Aussi, quand on pense élever des enfants, c’est bon de pouvoir compter sur deux salaires. »

Diane croit que chez les jeunes Italiennes, le choix de poursuivre ou non une carrière après le mariage dépend beaucoup du niveau de scolarité et du type d’emploi occupé. « Pour un certain nombre, il est certes motivé par le coût de la vie et pour d’autres, par le désir de se faire une position. Investir tant d’années d’études pour ne rien faire avec? Pas pour moi en tout cas! », conclut-elle.

L’égalité : un leitmotiv

Traditionnellement, dans plusieurs familles immigrantes, l’autorité est exercée par le père. « C’est lui le chef c’est à lui qu’il faut demander les permissions. Quand il m’interdisait de sortir, je n’avais rien d’autre à dire, il n’y avait pas de contestation possible », se rappelle Élisabeth. Si chez Cindy, les enfants passaient par leur mère pour tenter d’amadouer leur père, c’était inutile chez Élisabeth.

C’est cette autorité sans partage du père et du mari que les jeunes femmes n’ont pas le goût de reproduire. « Comme femme, j’ai mon mot à dire, reprend Elisabeth, et cela, c’est la société québécoise qui me l’a inculqué! Je ne veux ni diriger un mari, ni être dirigée par lui. » « Je souhaite une relation d’égalité, un partnership », répond Cindy, comme en écho.

Diane, quant à elle, note plusieurs différences entre les jeunes Italiennes de la deuxième génération et leurs mères. « D’abord, elles sont plus instruites, souvent trilingues. Ensuite, elles ont une façon différente de voir la vie. Elles sont plus intéressées par leur carrière et ne feront pas que suivre leurs hommes, comme leurs mères ont fait. »

Diane, Cindy, Candela et Elisabeth sont-elles des exceptions? Oui et non. Candela est consciente d’avoir été élevée de façon non traditionnelle, mais elle voit des changements de mentalité chez les femmes latino-américaines: « Elles voient agir les autres et veulent faire autre chose que servir leur mari. Parfois elles retournent aux études. Il arrive que le mari n’aime pas cela et que le couple divorce. »

Célibataire et sans enfants, Élisabeth se considère privilégiée, alors que plusieurs de ses copines de 1re secondaire sont devenues enceintes « par accident » et se sont mariées. Cindy se sent moins seule du fait que ses amies partagent son goût pour la carrière et pour un mariage plus tardif.

Quant à Diane, elle prévoit des changements importants pour les jeunes Italiennes dans les années à venir: des carrières moins traditionnellement féminines et plus de divorces. « Les femmes de la nouvelle génération n’auront pas la même tolérance que leurs mères. Si un mariage ne fonctionne pas, elles diront au revoir et tant pis si les parents ne sont pas contents et refusent de les voir pendant une couple d’années. »

Deirdre Meintel, chercheuse et professeure en anthropologie à l’Université de Montréal a interviewé une vingtaine de jeunes garçons et filles d’origine grecque, portugaise, chilienne et salvadorienne.

Elle constate que « les jeunes d’origine salvadorienne et chilienne, surtout les filles mais aussi les garçons, rejettent le « machismo ». Elles et ils disent que la plus grande égalité des sexes, concernant surtout la répartition des tâches ménagères et l’accès des femmes aux études et aux emplois, est l’une des bonnes choses qu’ils ont découvertes ici. Ils mentionnent aussi que leurs parents ont changé. »

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