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Gazette des femmes, Vol. 11, no 6, mars-avril 1990, p. 32-33.

Les dioxines contenues dans les produits de papier ou de carton qui entrent en contact avec le corps ou la nourriture sont-ils dommageables pour la santé?

Le procédé de blanchiment au chlore utilisé par certaines compagnies papetières laisserait-il ses traces toxiques jusque dans les tampons et serviettes hygiéniques, jusque dans les couches jetables pour bébés? Un petit livre publié par le Women’s Environmental Network de Londres a en tout cas de quoi donner mal au ventre.

Remontons la chaîne. Les compagnies papetières sont des pollueuses notoires. Entre autres sources de pollution, le procédé de blanchiment au chlore utilisé par 47 papetières canadiennes, dont 9 québécoises, rejette dans l’eau quelques centaines de composés organochlorés. Parmi ces composés, les dioxines et les furannes deux groupes de substances extrêmement toxiques dont la présence, lors de l’incendie de BPC à Saint-Basile-le-Grand au cours de l’été 1988, a justifié l’évacuation de 3300 personnes.

Nous savons que même de faibles quantités de dioxines ont des effets cancérigènes et mutagènes chez les animaux de laboratoire. Nous savons qu’une exposition à de fortes doses peut entraîner de sérieux problèmes de santé chez les humains: problèmes de foie, de digestion, de peau, altération des systèmes immunitaires et reproducteurs, etc. En revanche, nous ne savons à peu près rien des effets d’une exposition à de faibles doses sur plusieurs années, ce qui est notre cas à toutes et tous.

Les risques

En septembre 1987, un document de l’industrie papetière américaine, « coulé » à l’organisation écologiste Greenpeace, révélait la présence de dioxines dans divers produits de papier: serviettes de papier, papier et serviettes hygiéniques, tampons, filtres à café, couches jetables. Plus récemment, au Canada et au Québec, on a découvert de petites quantités de dioxines dans les cartons de lait blanchis au chlore… et dans le lait qu’ils contiennent. Par mesure de précaution, le ministère québécois de l’Agriculture, a annoncé récemment que le processus de fabrication de ces cartons serait dorénavant modifié.

Néanmoins, la question se pose: si les dioxines ont pu se transmettre du carton au lait, peuvent-elles semblablement migrer de l’assiette à la nourriture ou de la serviette hygiénique à la peau humaine? Autrement dit, l’utilisation de produits de papier blanchis au chlore, donc contaminés à la dioxine, est-elle dommageable pour la santé?

L’industrie papetière se fait rassurante: de si petites quantités ne sauraient causer un réel préjudice. De son côté, l’ Environmental Protection Agency, l’équivalent américain du ministère de l’Environnement, estime que si le risque de cancer pour un utilisateur, moyen de serviettes de papier est de 1,4 sur un million, les utilisatrices de tampons augmentent leur risque de cancer à 1,8 sur un million, et ce malgré le fait qu’elles en font usage pendant une plus courte période de temps. Le risque de cancer pour les bébés porteurs de couches jetables est évalué à 1,5 sur un million. L’utilisation de corps gras (huiles, crèmes, etc.) faciliterait la migration de ces substances toxiques. Faut-il attendre la preuve?

Du côté des scientifiques, les avis sont partagés. Certains, comme le médecin suédois Lennart Hardell, estiment que les dioxines contenues dans les tampons peuvent pénétrer dans le corps par les muqueuses vaginales. Le docteur Hardell croit à la possibilité d’un lien entre ces dioxines et les formes les plus communes de cancer de l’utérus. A l’opposé, Christopher Rappe, un expert suédois des dioxines, n’y voit pas d’évidence: « Rien, dit-il, n’indique que les dioxines pénètrent dans l’organisme. » Ce dernier expert reconnaît cependant qu’il est inutile de blanchir les tampons.

Aussi, la question à poser devient-elle la suivante: faut-il attendre une preuve scientifique hors de tout doute pour cesser de recourir à un procédé qui n’a d’autre utilité que de rendre le papier plus blanc? Certains pays croient que non. Les papetières suédoises, allemandes et japonaises ont troqué le procédé de blanchiment au chlore pour un procédé à l’oxygène qui élimine 80 % des organochlorés et qui produit simplement du papier moins blanc.

Qu’attendent donc les papetières canadiennes et québécoises? Probablement une action musclée des gouvernements les obligeant à utiliser la meilleure technologie disponible et la pression des consommatrices et consommateurs réclamant des produits non nocifs pour l’environnement et pour la santé humaine.

En effet, en Suède par exemple, c’est l’émergence d’un mouvement de consommateurs « verts » qui, combiné à l’action gouvernementale, a incité les manufacturiers à mettre en marché des produits non blanchis au chlore. La mention chlorine-free sert d’ailleurs de puissant argument de marketing : The Sanitary Protection Scandal cite le cas d’une grande chaîne d’alimentation qui, depuis mars 1988, publie une liste des produits de papier vendus, selon la quantité de chlore utilisée pour blanchir leurs matières premières.

Les membres du Women’s Environmental Network recommandent donc d’écrire aux compagnies pour réclamer des produits non blanchis, d’inviter les gouvernements à obliger les manufacturiers à inscrire le contenu des produits sur les emballages. La loi, disent-elles, devrait forcer les manufacturiers à rendre publics le nom des produits chimiques utilisés au cours de la fabrication et leurs effets possibles sur l’environnement et la santé.

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Les dioxines: quelle famille!

Dioxine est un nom générique qui désigne une famille de composants chimiques, dont certains ont été retrouvés dans l’agent orange, le défoliant utilisé par les Américains au Vietnam. On a également confirmé la présence de dioxines sur les lieux de la catastrophe écologique de Seveso en Italie et, plus près de nous, lors de l’incendie de BPC à Saint-Basile-le-Grand. Très stables, les dioxines persistent dans l’environnement et s’accumulent dans les tissus animaux et humains par exemple dans le lait maternel.

La forme la plus toxique, la 2-3-7-8 TCDD, est un carcinogène (susceptible de causer le cancer) et un tératogène (susceptible de produire des malformations du foetus). Les scientifiques n’ont jamais pu établir de niveau sécuritaire d’exposition à cette substance.

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