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Gazette des femmes, Vol. 12, no 3, sept.-oct. 1990, p. 13-20.

Après avoir ébranlé nos certitudes, instillé la suspicion dans les couples, chambardé et fauché des vies, le sida nous forcera-t-il à revoir nos façons d’aimer?

Chantal Chamard déjeune avec appétit. En attendant l’heure de son rendez-vous à l’hôpital, elle me parle de sa fille. Et elle rit. Elle rit, en ce petit matin gris, de ses peurs bleues de nouvelle mère, peurs bleues qui lui donnaient le vertige il y a deux ans. Au moindre éternuement de la petite, à la première colique, panique en la demeure. Et si? Si?…

Et si le virus allait s’installer? Si le sida allait emporter son bébé?

Puis un jour, après un an et demi d’attente, une éternité, le diagnostic est venu: « Séronégative », a dit une voix au téléphone. Chantal a pleuré toutes les larmes de son corps. De joie. Saine et sauve, la petite. Saine et sauve! La vie s’ouvrait devant elles.

Maintenant, elle grappille toutes les miettes de bonheur, suppliant le ciel de lui accorder assez de temps pour aider sa fille à grandir. Que le méchant virus, en elle, se tienne coi. Au moins huit, dix ans… Et elle parle, parle, pour que les autres sachent comment l’éviter.

Mal réservé aux homos, le sida? Faux. Il fait de plus en plus de ravages chez les femmes et les enfants. Si nous sommes encore loin de la réalité de certaines régions d’Afrique et des Caraïbes où il frappe l’un et l’autre sexe avec une égale force, la féminisation du sida inquiète ici aussi. En mars dernier, le Québec comptait 546 malades dont 37 femmes et huit enfants. Mais depuis dix ans, l’épidémie avait déjà fauché 611 vies, 85 chez les femmes, 30 chez les enfants. La pointe de l’iceberg. D’après les études, le nombre de personnes porteuses du VIH (virus d’immunodéficience humaine) pourrait dépasser 10.000. Comment savoir? Aucun signe ne permet à la personne contaminée de reconnaître le virus qui dans cinq ans, dix ans peut-être, déclenchera le sida.

Un enfant sur 400 qui naissent de mères habitant l’île de Montréal est séropositif . C’est plus que ce à quoi les équipes de recherche s’attendaient, cinq fois moins qu’à New York mais deux fois plus qu’à San Francisco. Un sur 400: cela signifie que sur 16.000 accouchées, 40 sont infectées.

La Québécoise plus menacée

Plus que toute autre Canadienne, la Québécoise paraît menacée par ses amours: trois fois sur quatre, le virus lui est refilé par contact hétérosexuel, mode de transmission qui fait plus de victimes ici que partout ailleurs au pays.

Selon la Dre Catherine Hankins, coordonnatrice du Centre d’études sur le sida à l’Hôpital général de Montréal, la présence d’une forte communauté provenant de régions endémiques – où le sida se transmet suivant le mode hétérosexuel – y est pour quelque chose. Mais la situation évolue vite…

À l’intérieur de l’épidémie, il y a plusieurs épidémies, m’explique-t-elle.

Certaines ralentissent, d’autres augmentent très vite. A Montréal, par exemple, il y avait beaucoup d’infections chez les Haïtiennes; or, depuis deux ans, ce sont les femmes toxicomanes ou celles qui ont des partenaires toxicomanes qui prennent la relève; chez les femmes enceintes atteintes, on retrouve ces deux groupes à égalité.

Fait troublant : la fidélité à son conjoint ne constitue pas une protection à toute épreuve. La sage épouse dont le mari fait la noce en catimini – l’inverse existe aussi – vit sur un baril de poudre, sans même penser à se protéger!

Que sait-on au juste du sida au féminin? Peu de choses encore. L’intérêt de la communauté scientifique pour cet aspect de la question n’est que tout récent. Les spécialistes ont toutefois identifié certains facteurs qui rendent la femme particulièrement vulnérable au VIH.

Facteurs physiques d’abord. Plus que l’homme hétérosexuel, la femme risque la contamination: le sperme contient plus de virus que les sécrétions vaginales. Certaines pratiques sexuelles accroissent le péril. Les relations pendant les menstruations? Plusieurs le croient, bien que la preuve n’ait pas encore été établie. Par contre, des études ont démontré que le sexe anal double le danger. Or la sodomie est beaucoup plus répandue qu’on ne l’imagine: une femme sur cinq l’aurait expérimentée, une sur dix la pratiquerait.

Mais de l’avis de la Dre Hankins, la vulnérabilité de certaines femmes tient beaucoup à un autre facteur: l’inégalité entre les sexes, inégalité que vient encore renforcer la pauvreté. « Les relations sexuelles ont une valeur économique partout dans le monde, dit-elle. Une femme indépendante économiquement peut plus facilement choisir d’être active ou non sexuellement. »

Ce n’est pas tout. Une fois atteinte, la sidéenne survit en général moins longtemps que le sidéen. D’une part, elle tarde à consulter. D’autre part, la maladie évolue différemment chez elle; par exemple, elle n’est pas touchée par le sarcome de Kaposi, une affection qui se développe plus lentement que d’autres maux associés au sida.

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Le sida en chiffres

D’après l’Organisation: mondiale de la santé, le sida a touché 600.000 personnes – dont plus de 150.000 femmes – au cours des années 80; 200.000 nouveau-nés auraient été infectés par transmission périnatale. De 1980 à mars 1990, le Canada avait enregistré 3818 cas de sida, 211 étant des femmes et 53 des enfants. De ce nombre, 2112 hommes, 136 femmes et 34 enfants sont décédés.

Actuellement, le nombre de cas signalés au Canada double tous les 25 mois.

Source: Centre fédéral sur le sida

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Pas moi

Sommes-nous conscientes du danger?

« Le problème, c’est que les femmes ne pensent pas que ça puisse leur arriver, constate Denise Laberge-Ferron, directrice du Centre québécois de coordination sur le sida, organisme qui relève du ministère de la Santé et des Services sociaux. Elles ne négocient pas leurs relations sexuelles, elles sont trop gênées pour poser des questions. Il leur faudra trouver des façons de s’affirmer jusque-là, de prendre le contrôle de leur sexualité.»

Sexologue attachée au Département de santé communautaire du Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL), Diane Carbonneau s’inquiète aussi de la « naïveté » de certaines. « Encore beaucoup d’adolescentes – et de femmes aussi – se croient entièrement protégées parce qu’elles prennent la pilule! Elles font trop facilement confiance à l’homme: elles utiliseront le condom au début d’une relation, le premier mois peut-être, mais le laisseront tomber sans vérifier, prenant pour acquis que l’autre est correct. Malheureusement, le sida n’est pas une MTS à symptômes. »

Il suffit d’une expérience pour basculer dans l’autre camp. C’est le cas de Sophie, 19 ans, qui témoignait à la Conférence internationale sur le sida de Montréal en juin 1989. Le copain avec qui elle a découvert l’amour lui a refilé le virus. Vouée à la chasteté donc? Non. Elle fait l’amour avec son nouvel ami, « en prenant des précautions » si, l’amour reste possible.

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A la mémoire de Louise Lamothe

Les témoins de la première heure ont parfois payé cher d’avoir brisé le silence. Vous vous souvenez de cette femme, visage dissimulé derrière de grosses lunettes noires, qui s’était assise à la table de Jeanette Bertrand en février 1988? Louise Lamothe voulait dire aux femmes que le sida les guette aussi.

Malgré ses artifices, son employeur l’avait reconnue. Puis congédiée… Parce qu’elle refusait de se soumettre au test de séropositivité; qu’il exigeait d’elle.

Plus tard, un tribunal d’arbitrage devait donner raison à Louise Lamothe et ordonner à l’employeur de la dédommager pour le salaire et autres pertes subies.

Hélas! la jeune femme n’a pas eu le temps de toucher son dédommagement. Elle s’est éteinte quelques jours avant que l’affaire ne se règle.

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Journée mondiale SIDA

Le 1er décembre 1990, la Journée mondiale SIDA aura pour thème « Le sida et la femme » reflétant ainsi la croissance de cette maladie dans la population féminine. L’organisation mondiale de la santé (OMS) estime que la femme joue un rôle capital dans la prévention de la propagation du virus et le traitement des sujets atteints.

Source: Journée mondiale SIDA – Information.

Recherche conduite par le Centre d’études sur le sida par l’intermédiaire du réseau génétique; l’échantillon de sang prélevé chez l’enfant à sa naissance est analysé dans l’anonymat absolu: impossible de remonter la filière.

Le sida au féminin, disponible chez Vidéo Femmes, 700, rue du Roi, Québec (Québec), G1K 2X7. Tél.: (418) 529-9188.

Marie Drolet, « Les jeunes, leur sexualité et la prévention du sida: une problématique et un défi social », article paru dans la revue Service social. Le numéro consacré aux Aspects psychosociaux du sida est disponible à l’École de service social, Pavillon Charles-de Koninck, Université Laval, (Québec), G1K 7P4.

Le sida, faut que j’t’en parle, disponible chez L M. Media Marketing, 115, Torbay U.9, Markam, (Ontario), L3R 2M9 Tél.: (416) 575-3750.

La trouille au ventre, Chantal Chamard a appris la vérité aux siens après avoir décidé de témoigner de sa condition à visage découvert.

La Dre Catherine Hankins, coordonnatrice du Centre d’études sur le sida: « Depuis deux ans, à Montréal, il y a beaucoup d’infections chez les femmes toxicomanes ou celles qui ont des partenaires toxicomanes. »

Selon Denise Laberge-Ferron, directrice du Centre québécois de coordination sur le sida, les jeunes doivent constituer la grande priorité de la lutte contre le sida. Il faut consentir un effort particulier pour rejoindre celles et ceux qui courent le plus de risques.

La chasteté a laquelle certaines femmes s’astreignent fait tiquer Diane Carbonneau, sexologue. « Mieux vaut développer de bonnes habitudes que de renoncer totalement à la sexualité. »

Le Dr Normand Lapointe de l’hôpital Sainte-Justine: « Imaginez la situation de celle qui regarde mourir son enfant et qui sait qu’elle s’en va vers la même issue. Bien peu de maladies dans le monde nous font vivre pareil drame. »

Selon une recherche menée par l’hôpital Charles-Lemoyne auprès de 1 290 élèves de 5e secondaire, 40 % seulement utiliseraient le condom. Fait inquiétant: plus le nombre de partenaires augmente, moins le condom est populaire.

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