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Photographie des femmes faisant partie du programme de serre-coopérative.

Difficultés économiques et manque de travail obligent, des villages arméniens se vident de leurs hommes. Ils quittent le pays pendant de nombreux mois pour travailler, laissant derrière eux des « villages de femmes ».

Photographie des femmes Arméniennes autour d'une table.
© Anabel Cossette Civitella

Pour l’instant, les revenus de la serre-coopérative ne sont pas encore au rendez-vous, mais les fondatrices ne désespèrent pas. Agrandissement de la surface cultivée, système de chauffage pour l’hiver… Les femmes ont de grands projets pour cette œuvre collective.

Des ruines de grandes usines parsèment le paysage vallonné menant au village frontalier de Saryguyk, au nord de l’Arménie. Réputée comme un haut lieu de villégiature durant l’ère soviétique, la région du Tavush a perdu son lustre d’antan. Comme ailleurs en Arménie, les visiteurs sont aussi rares que les emplois.

De nombreux facteurs ont fragilisé l’économie arménienne dans les dernières décennies, dont la chute de l’URSS et le tremblement de terre de 1988. La pénurie d’emplois, encore plus généralisée dans les villages, amène des centaines de milliers d’Arméniens à quitter leur famille pour travailler en Russie. Les chiffres à ce sujet diffèrent, mais au début des années 2000, les autorités arméniennes évaluaient le nombre de travailleurs migrants à 900 000, une estimation considérable étant donné que l’Arménie compte seulement 3 millions d’habitants aujourd’hui.

Pendant les sept à neuf mois que dure l’exil des hommes, les femmes des villages comme Saryguyk doivent composer avec des difficultés financières importantes et réorganiser leur vie familiale. De quoi bouleverser les mœurs de cette société encore très patriarcale.


Femmes à tout faire

Photographie de Marine Manoucharyan.
© Anabel Cossette Civitella

Marine Manoucharyan, enseignante et l’une des fondatrices de la serre, pose ici avec les portraits de ses beaux-parents. L’Arménie est patrilocale (les femmes habitent avec la famille de l’homme) et patrilinéaire (seule compte la parenté paternelle). En l’absence du mari migrant, il n’est pas rare que la belle-mère prenne le rôle de chef de famille et limite la liberté de sa belle-fille.

À la maison, les femmes délaissées cumulent non seulement les tâches liées à leur emploi, mais aussi celles liées à leurs rôles de mère, de chef de famille, d’agricultrice… « Je dois être le mari et la femme en même temps », illustre Marine Manoucharyan, 58 ans, mère d’un jeune homme de 18 ans parti faire son service militaire.

Avant, les affaires marchaient bien à Saryguyk, assure-t-elle. Quand leur magasin a fermé il y a deux ans, son mari s’est exilé à Oufa, en Russie, à 2 400 km de là, pour arriver à joindre les deux bouts. Pendant ce temps, Marine Manoucharyan enseigne à l’école de Saryguyk, donne du temps à la serre-coopérative du village, s’occupe du bois de chauffage pour l’hiver, prend soin des cochons, récolte les légumes du terrain familial, tient la maison en ordre et, ainsi, maintient le fort jusqu’au retour de son mari, à la fin de l’automne. Et elle a de la chance. Son mari n’est parti que depuis deux ans.

« Jusqu’à l’automne, c’est de la survie », mentionne Louisa Revazgyan, qui élève seule — neuf mois par année — ses trois enfants depuis sept ans. À 40 ans, elle est considérée comme l’une des têtes fortes de la communauté de Saryguyk. Elle représente l’exception dans une société patriarcale et conservatrice. Malgré sa bonne volonté, difficile d’arriver à tout faire, « surtout quand un des enfants tombe malade », précise-t-elle.

Elle appréhende le moment où ses enfants iront à l’université. La famille devra alors assumer les frais de scolarité. C’est l’une des raisons pour lesquelles les maris migrent chaque année. Un sacrifice paradoxal, quand on sait que les diplômés n’ont pas beaucoup d’opportunités d’emploi en Arménie, dit Louisa Revazgyan.

Le mari, cet invité

L’absence des travailleurs migrants bouleverse les mœurs arméniennes, mais le retour au bercail après une absence prolongée a aussi ses conséquences. Si certains maris essaient de se trouver un emploi pour les deux ou trois mois qu’ils passent chez eux, la tentative est rarement couronnée de succès. Ils finissent donc, le plus souvent, par s’installer à la maison comme des « invités », commentent les femmes rencontrées.

Photographie de Louisa Revazgyan.
© Anabel Cossette Civitella

Louisa Revazgyan, professeure d’informatique, cueille la première récolte de la serre-coopérative de Saryguyk. En tant qu’initiatrice du projet, elle s’occupe des livres comptables de la serre.

Dans le foyer familial, les hommes font leur loi : ils s’attendent à retrouver une maison bien tenue et une femme disponible, souligne Ani Jilozian, spécialiste en santé publique dans un centre pour femmes victimes de violence à Erevan, la capitale arménienne. « Les travailleurs migrants sont généralement plus possessifs. Ils renoncent au contrôle de leur femme lorsqu’ils travaillent à l’étranger. Mais à leur retour, ils reprennent le temps perdu », ajoute celle qui a conduit une étude exhaustive de deux ans (publiée en 2014) dans l’une des régions d’Arménie qui comptent le plus haut taux d’hommes migrants.

Le contrôle des maris s’exerce de différentes façons, témoigne Marine Manoucharyan. Par exemple, quand elle s’est vu proposer d’être la directrice de l’école, elle n’a pas eu à prendre de décision : son mari a refusé. À ses côtés, son amie Louisa Revazgyan confirme : « Je lui demande régulièrement de devenir une leader dans la communauté. Mais son mari ne veut pas qu’elle joue un rôle plus important que le sien. Il veut se sentir supérieur. »

Malgré tout, et même si l’absence de leur conjoint n’a rien de facile, la distance confère aux Arméniennes une plus grande autonomie. Marine Manoucharyan, par exemple, profite de l’absence de son mari pour rencontrer ses amies et s’investir dans les projets qui lui tiennent à cœur. « J’ai beaucoup plus de liberté, je suis plus relaxe quand il n’est pas là », dit-elle.

En mode organisation

Même avec un pourvoyeur posté en Russie, le budget reste serré pour les femmes du village. Afin d’arrondir les fins de mois des conjointes des migrants, Marine Manoucharyan, Louisa Revazgyan et leur amie Alvard Kachatryan ont démarré un projet d’agriculture en serre à Saryguyk.

Louisa Revazgyan, initiatrice du projet, a tout d’abord sélectionné les femmes prêtes à y consacrer du temps. Puis, elle a contacté Oxfam pour obtenir du soutien financier. Depuis un an, 10 femmes dévouées passent chacune quelques heures par semaine à jardiner.

Pour la tête dirigeante du projet, rester au village et s’occuper de la serre apparaissaient comme une sorte d’« acte patriotique ». Louisa Revazgyan fait envie à ses compatriotes féminines. Elle mène sa vie comme elle l’entend, même lorsque son conjoint revient au village. Et il est fier de ce qu’elle accomplit. « Mon succès est son succès », lance-t-elle. C’est pourquoi elle était toute désignée pour démarrer et mener à bien le projet.

« C’est une des manières de garder les femmes au village », avance-t-elle. Car les tentations sont grandes de partir rejoindre son mari hors du pays. Comme lorsqu’on lui a proposé de devenir directrice d’une école arménienne en Russie. Elle a refusé, « par principe ».

Pour l’instant, les revenus ne sont pas encore au rendez-vous, mais les trois fondatrices ne désespèrent pas. « Les femmes ont énormément investi dans cette serre… Peu d’argent mais beaucoup d’efforts », explique Alvard Kachatryan. Selon elle, les apprentissages devraient fructifier sous peu, un impératif dans les circonstances. Agrandissement de la surface cultivée, système de chauffage pour l’hiver… Les femmes ont de grands projets pour cette œuvre collective.

Mauvais souvenirs de voyage

Si le quotidien des femmes de villages comme Saryguyk n’est pas toujours rose, les hommes, eux, ne se gênent pas pour profiter de leur séjour hors du pays. Ils voient d’autres femmes… et rapportent au foyer des infections transmissibles sexuellement (ITS). Les chiffres parlent. Selon l’Armenian National AIDS Center, 73 % des cas de VIH-sida en Arménie sont attribuables aux migrations.

« Les conjointes des hommes migrants sont plus vulnérables aux grossesses non désirées et aux ITS », signale Ani Jilozian, spécialiste en santé publique basée dans la capitale arménienne. Les familles plus traditionnelles dans les milieux ruraux n’utilisent pas le condom et la communication entre conjoints au sujet de la sexualité est quasi inexistante. « La plupart des femmes nous disent qu’elles sont incapables de parler de sida ou de maladies transmissibles sexuellement avec leur mari. Souvent, elles n’ont même pas la permission d’aller se faire tester pour des ITS ou le VIH », renchérit Hovhannes Madoyan, fondateur de Real World, Real People. L’ONG défend les droits des sidéens et travaille à sensibiliser la population. Le sida est mal compris des Arméniens, soutient-il. « Il est associé à la consommation de drogue, à la prostitution et à l’homosexualité. La majorité d’entre eux ne savent pas vraiment comment il est transmis. »

Karine* l’a appris à ses dépens. Son mari est allé travailler pendant 10 ans en Russie pour payer leur logement. Toutes ces années, il n’est jamais rentré à la maison. Leurs enfants avaient 7 et 5 ans quand il est parti. « Je ne sais pas si pour lui c’était dur d’être aussi loin, mais pour moi ça l’était. » Puis, il est revenu. Malade.

Le diagnostic de sida est tombé comme un couperet l’an passé. Karine a elle aussi passé des tests qui se sont avérés positifs. « C’est comme si on m’avait annoncé la fin de ma vie », dit-elle, dévastée, en se cachant le visage dans ses mains. Karine a honte. Une honte qui l’empêche d’en parler à ses proches et même d’obtenir de l’aide psychologique. Malgré qu’elle en veuille terriblement à son mari, elle s’occupe de lui. « Son moral s’améliore. Mais notre relation, elle, va de mal en pis. »

Selon Hovhannes Madoyan, les migrants constituent aussi une population plus vulnérable à l’étranger. Avec ses 1,3 million de personnes vivant avec le VIH, la Russie devient un terreau fertile pour contracter la maladie. Là-bas, une politique prévoit d’ailleurs l’exclusion des migrants atteints du sida, relate M. Madoyan. « Les travailleurs migrants préfèrent rester ignorants de leur condition plutôt que de quitter la Russie et rater l’occasion de faire de l’argent. »

* Prénom fictif

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