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Jeune femme portant un gilet avec l'inscription Je parle féministe.

Je parle féministe

par 

Enseigne la philosophie au collégial depuis 2009. Elle tient une chronique hebdomadaire dans le journal La Nouvelle, collabore au blogue d’Urbania et est la moé du blogue Les p’tits pis moé. Elle garnira ta bibliothèque de deux ouvrages en 2016. Elle aime le kitsch et les citations et déteste les demandes à l’Univers.

Un premier texte dans une nouvelle plateforme me fait toujours le même effet que la première phrase dans un nouveau carnet. Je fige et je passe un moment certain à jouer à « écrire pour mieux effacer » (dans un carnet, c’est « écrire pour mieux raturer et finalement arracher la page », mais détail). Pour la Gazette des femmes, il y avait une pression supplémentaire : sans que je le sache à l’époque, ce média avait été mon introduction au féminisme. Je lisais la revue, chez ma tante Lulu, souvent couchée à plat ventre, par terre, dans son salon. Je devais avoir 8 ans quand le rituel a débuté. Cela fait que. J’aurai un attachement particulier aux mots écrits, ici.

Je suis une féministe tardive. Ou plutôt, je l’étais sans le savoir, pendant des années. Je croyais le mot désuet, inutile, non pertinent. Du moins, il ne me semblait plus l’être, pertinent, « ici », au Québec. Tous les combats me paraissaient gagnés, l’équité atteinte. Why be a feminist alors qu’il y avait tellement d’autres luttes à mener. Et de toute manière, j’étais davantage en faveur d’un humanisme. J’étais pour l’humain. Pas pour en favoriser une partie plus que les autres.

Avoir 18 ans et une belle naïveté, cela se nomme. Avoir 18 ans et ne rien voir du monde, cela est. Avoir 18 ans et avoir été pas mal privilégiée, cela est aussi. Enfant unique. Des parents qui ont très tôt valorisé ma voix, qui m’encourageaient à parler, à choisir, à écrire, à participer à des concours oratoires. Je performais beaucoup et mon genre ne m’a jamais empêchée d’aller où je voulais, de faire ce que je voulais. Du coup, le « quand on veut, on peut », je l’ai eu d’imprégné dans l’être et je l’ai, très maladroitement, appliqué à tout le monde. J’étais une personne sévère.

Même dans mes études de philosophie, lieu d’hommes s’il en est un et où l’on n’entend parler que d’eux, la question s’est à peine posée. Il y a bien eu des malaises, notamment celui de me dire que la plupart des penseurs que je côtoyais ne m’auraient même pas crue capable de comprendre ce qu’ils disaient, qu’ils ne m’adressaient pas la parole; ou encore de justement voir si peu de femmes philosophes. Je crois que mon sujet de mémoire, le concept de natalité comme fondement du politique chez Hannah Arendt, a eu à voir avec cela. Je devais traiter d’une philosophe. J’avais lu Simone de Beauvoir, mais même si je comprenais le « On ne naît pas femme, on le devient », je ne le ressentais pas. Je ne voyais pas.

La voie était pourtant bien pavée. J’ai eu des modèles forts. Une mère qui occupait des postes administratifs, siégeait à des conseils d’administration, était dans les comités de parents de mon école, a fait campagne pour être commissaire. Une mère qui m’a enseigné deux choses qui me sont encore des plus utiles : comment bien répondre au téléphone et donner une poignée de main. Avec tonus et en regardant droit dans les yeux la personne à qui elle est donnée. Mes grands-mères. Deux femmes fortes qui ont élevé des trâlées d’enfants dans des contextes pas toujours évidents. Des femmes qui dégageaient et dégagent encore la résistance et l’enthousiasme, malgré tous les malgré. Ma tante Lulu. Femme instruite, enseignante. Femme du fleuve qui faisait à sa tête. Femme qui a pris soin de me nourrir le cerveau et de me montrer comment le faire par moi-même. Micheline. La meilleure amie de mon parrain. Le genre d’humain qui parle sept langues, a étudié aux États-Unis, milite pour la défense des droits de la personne. Une femme généreuse, allumée. J’ai eu la chance d’avoir de ces modèles. De femmes qui peuvent. Et qui font. Et qui parlent. Des femmes bien en vrai, près de moi.

Mais je ne suis devenue féministe que quelque part entre l’automne 2008 et le printemps 2009. Moment de ma première grossesse. Moment où je me suis sentie dépossédée d’une partie de mon autonomie de par ma condition. On pensait à ma place, savait à ma place, jugeait à ma place. Et en devenant maman, un peu tristement, j’ai su que l’équité n’était pas atteinte lorsque je me suis vue devoir argumenter dans ma propre maison, avec une personne éduquée et rationnelle, pour une répartition juste des tâches. Et que mes arguments revolaient sur le dos des privilèges du père de ma progéniture, qui passaient pour du « gros bon sens ». Lui non plus, alors, ne voyait pas. Ç’a été le début.

Après, il y a eu les lectures, mon amie Valérie qui m’a vraiment initiée aux aspects plus théoriques, la naissance de ma fille, le travail que j’ai fait sur le rapport des femmes au pouvoir à titre de chargée de projet pour l’organisme communautaire Promotion des Estriennes pour initier une nouvelle équité sociale, plus de lectures et toutes ces choses que je me suis mise à remarquer. Tels joueurs de football qui avaient violé une jeune fille et dont on plaignait la « carrière finie », telle femme agressée et qui « l’avait sans doute mérité regarde comment elle était habillée », des jokes de viol, des femmes peu présentes dans les rôles décisionnels, des commentaires violents à l’égard de celles qui écrivent leur féminisme sur le Web, que du rose lorsque je veux magasiner pour ma fille. Tous les jours. Des raisons de plus. Des raisons de plus de constater que fuck l’humanisme. Il sera possible quand l’équilibre sera là. Pour l’instant, les femmes pèsent encore bien moins dans la balance des genres. Ici. Comme ailleurs.

Elles sont encore plusieurs à se demander comment charcuter leur corps pour qu’il plaise, comment l’affamer un peu plus, comment effacer les traces du temps qui passe sans arrêt. Elles se croient aussi moins bonnes en politique, en économie, en ces choses qui semblent hors de la portée de ce à quoi on les a destinées trop souvent, le ce qui brille, le simple, le à manger, le à laver, le à se garnir le corps. Elles sont aussi nombreuses dans le creux de leur intimité à ne pas savoir qu’elles peuvent dire non, même à leur conjoint, qu’elles n’ont pas à se plier à des demandes qui les « inconfortent ». Il est pour elles, mon féminisme. Il est pour moi.

Il est aussi pour mes étudiantEs. Qui la vivent souvent, l’iniquité, sans même le savoir. Qui sont viandées et à qui on dit que c’est normal. Pour mes p’tits que j’essaie d’élever comme de l’humain adéquat. De l’humain qui se crisse du bleu et du rose. De l’humain empathique. De l’humain qui fonce, qui veut, qui n’a pas peur.

Et ainsi, quand je parle publiquement de mon féminisme vient nécessairement l’accusation d’être « brainwashée ». Et ça me fait toujours rire en dedans. Il n’y a rien de plus infantilisant que cela, dire à quelqu’un que tout ce qu’il a choisi d’emmagasiner dans sa tête, ce qu’il a jugé pertinent de conserver dans le lot de ses croyances, notamment lorsque cela repose sur un ensemble très tangible de faits, que ce n’est que de l’aveuglement. Une posture comme celle-là, ça se construit, ça s’éprouve et se doute aussi, au fil du temps. Ça se re-choisit, constamment.

Cela fait que. Aujourd’hui, je parle féministe. J’ai vu cette expression sur un t-shirt de La Montréalaise Atelier, sur Instagram. T-shirt que je porte, aussi, parce que je ne pouvais pas ne pas l’acheter. Ça m’a rentré fort dedans. Je préfère, depuis, cette expression à « je suis féministe ». Bien que l’un aille avec l’autre, le second permettant le premier. Le langage est un véhicule, ce par quoi on se lie au monde; les mots nous attachent à autrui, donnent une prise sur la réalité. Ainsi, « je parle féministe », c’est dire que jusque-là, dans le creux de mes mots résident ce souci d’équité, cette nécessité de ne pas baisser la garde, d’assumer le « chienne de garde » s’il le faut.

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. Antoine Monnier

    Si vous habitez au Québec, impossible de manquer cette information samedi matin 29 Octobre 2016, le célèbre Journal de Montréal fait sa une sur le nouveau classement des écoles. La journaliste Daphnée Dion titre son article : Les gars encore moins forts que les filles. Étonnamment, cette tendance est plus accentuée au Québec que dans le reste du Canada. Fait encore plus surprenant, à aucun moment dans l’article la journaliste essaye de s’interroger sur les causes du décrochage scolaire masculin. L’article, vous aurez compris, écrit par une féministe québécoise est rédigé en termes de comparaison : L’écart entre les sexes s’accroit. L’année dernière au micro de Paul Arcand, je décrivais déjà cette situation qui me semble alarmante. La discrimination commence dans la cour d’école lorsqu’on interdit aux petits garçons d’exprimer leur masculinité (le combat, la guerre, la compétition). Voilà un impact majeur et alarmant du féminisme québécois et personne ne réagit. C’est inquiétant… Comment peut-on construire une société saine en matraquant dans les médias un discours de dévalorisation et de haine à l’encontre des hommes ? https://www.cqmi.ca/fr/actualites-femmes-russes/item/449-le-palamares-des-ecoles-secondaires-au-quebec-les-garcons-decrochent-cqmi

  2. alice Van

    Lâchez pas les filles, soyez vigilantes, allez vous chercher des alliés chez les hommes…….
    n’oubliez pas les sorcières brûlées, en passant par le niqab jusqu’à Roosh V qui veut légaliser le viol….
    Comme dirait judi richards dans sa chanson « Ça vient de loin »

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