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Photographie d'une main tendue avec le mot care.

Prendre soin, pour une société plus juste

par 

Étudiante en droit à l'Université McGill et diplômée en journalisme de l'UQÀM. Elle s'intéresse aux enjeux féministes, à travers son blogue sur le site du journal VOIR. Elle collabore également au magazine L’actualité web ainsi qu'à la chronique, la Chaire des genres, de l'émission Médium Large à Ici Radio-Canada Première.

Au début du mois de septembre est paru, aux Éditions du remue-ménage, un ouvrage collectif consacré à l’éthique du care *, sous la direction de Sophie Bourgault, professeure agrégée à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, et Julie Perreault, enseignante en pensée politique et féministe. Autant le dire tout de suite, il ne s’agit pas exactement d’une lecture de chevet. C’est un livre dense et très théorique. Au fil des chapitres, les auteures de cet ouvrage collectif livrent des réflexions qui peuvent nous aider à lutter contre l’exclusion politique, sociale et économique des femmes et des personnes vulnérables.

En puisant dans la pensée du care ** telle qu’elle se développe et s’articule depuis les années 1980, l’ouvrage de Sophie Bourgault et Julie Perreault invite à poser un regard différent sur la vulnérabilité, la responsabilité et la dépendance. Il nous force d’abord à nous interroger sur notre rapport à autrui, au sein d’une société qui se réclame d’un idéal d’autonomie, mais qui ignore qu’en réalité, les individus ne sont jamais tout à fait autonomes. On pourrait l’illustrer ainsi : même l’homme d’affaires accompli, le politicien ou l’avocate de renom dépendent des soins qu’on leur prodigue ou qu’on prodigue à leur place. Ainsi, le travail de sollicitude ne devrait pas être appréhendé comme une tâche auxiliaire, mais comme la condition même de l’autonomie de tous. Voilà un discours que l’on n’entend trop rarement!

De façon générale, le care vise à amener au cœur de nos préoccupations la réalité de l’interdépendance et de la vulnérabilité humaine, qu’on éclipse la plupart du temps du débat public et des discours politiques. En effet, on ne mentionne à peu près jamais que l’autonomie n’est pas donnée à tous, comme par magie, mais qu’elle se développe seulement dans un contexte propice. L’être humain n’est pas autonome « par défaut » : tout dépend des conditions dans lesquelles il se trouve, et des ressources dont il dispose. L’autonomie, nous rappelle la pensée du care, est déterminée en grande partie par le contexte culturel dans lequel nous évoluons et par nos institutions. Ce sont là les conditions qui nous permettent, ou non, d’acquérir cette autonomie et de la maintenir. Reconnaître cela, c’est déjà admettre que tous ne jouissent pas des mêmes outils et des mêmes opportunités au sein d’une société donnée. Le care nous incite également à nous poser une question fondamentale : qui prend soin de qui, et au bénéfice de qui?

La responsabilité de prendre soin n’est jamais attribuée au hasard. Ce sont d’abord des rapports de pouvoir (de sexe ou de classe, par exemple) qui, en majeure partie, déterminent qui soigne, pour que d’autres soient délestés de cette responsabilité, et soient libres de s’employer à autre chose…

Rappelons qu’il n’est pas si loin le temps où l’on considérait que la responsabilité de prendre soin revenait par nature aux femmes. Ainsi, lorsqu’au sein d’une famille naissait un enfant handicapé, ou lorsqu’un parent tombait malade, et en l’absence de ressources pour faire autrement, le destin des femmes du ménage était souvent scellé. Le « sexe faible » allait soigner — ce qui, soulignons-le, condamnait les femmes et les filles à la dépendance financière — pendant que le « sexe fort » irait travailler dans le vrai monde, et vaquer à d’autres occupations…

Cette époque est bien sûr révolue. Cependant, on note qu’encore à ce jour, les femmes soignent davantage que les hommes. Elles constituent toujours l’écrasante majorité des proches aidants, elles sont plus nombreuses à rester à la maison pour s’occuper des enfants et elles se concentrent dans les professions en lien avec le soin (les membres du personnel infirmier et les préposés aux bénéficiaires sont des femmes dans une proportion de 80 %). Difficile de ne pas voir là un vestige du bon vieux mythe du naturel féminin bienveillant et attentionné, « destiné » à prendre soin.

Évidemment, on ne doute pas que certaines femmes soient vraiment heureuses de tenir ce rôle ou d’assumer ces responsabilités professionnelles. Mais heureusement, nous avons mis en place des institutions publiques vouées à prendre en charge la vulnérabilité et la dépendance. Les CHSLD, les maisons de soins palliatifs ou les services de garde, pour ne citer que ces exemples, affirment un principe qui n’est pas étranger à l’esprit du care : le degré d’autonomie auquel peuvent aspirer les individus ne doit pas être laissé au hasard de leur sexe, de leur condition familiale ou socioéconomique.

Or, à l’heure où, justement, on démantèle progressivement ces institutions comme si elles étaient superflues, la pensée du care met en exergue leur importance cruciale. Elle nous rappelle que nous avons le devoir de nous assurer que personne n’ait à choisir entre le maintien de son autonomie et le bien-être d’un proche. Elle nous dit aussi que la véritable justice sociale doit s’appuyer sur des mesures et des institutions qui donnent les ressources et les opportunités nécessaires à des relations de soin respectueuses des besoins, des attentes et des capacités des personnes qui prennent soin, comme des personnes en situation d’incapacité.

Ainsi, cet ouvrage ne laisse pas sur leur faim celles et ceux qui cherchent des munitions contre le discours de l’austérité, qui se scandalise du maintien de toutes les institutions qui se portent garantes de l’autonomie et de la liberté des individus. Alors qu’on voudrait nous faire croire que nous ne sommes qu’un troupeau d’individus isolés qui transigent dans un espace marchand, ce livre nous dit au contraire que nous formons une authentique société, au sein de laquelle nous tissons avec les autres des liens qui ne relèvent pas tous de la seule logique économique. Il nous rappelle une dimension trop souvent omise de la vie humaine : nous sommes ensemble. Et puisque nous sommes ensemble, nous dépendons les uns des autres, et nous avons le devoir de nous organiser politiquement et socialement afin que tous puissent jouir de leur liberté et de leur autonomie. Si ce programme vous interpelle, armez-vous d’un stylo et d’un marqueur jaune, et attaquez sans plus attendre les quelque 250 pages de ce livre : vous ne serez pas déçus.

  1. * Sophie Bourgault et Julie Perreault, Le care. Éthique féministe actuelle, Les éditions du remue-ménage, 2015, 278 p.
  2. ** Pour définir sommairement l’éthique du care, nous reprendrons les mots de la philosophe Fabienne Brugère : une réflexion sur la prise en charge, le plus souvent par des femmes, des personnes les plus vulnérables. À lire : l’entrevue avec Mme Brugère publiée dans la Gazette des femmes en 2012.

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