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Plusieurs jeunes filles en tenue de gymnaste et chaussons blanc.

Des poupées machines

par 

Étudiante en droit à l'Université McGill et diplômée en journalisme de l'UQÀM. Elle s'intéresse aux enjeux féministes, à travers son blogue sur le site du journal VOIR. Elle collabore également au magazine L’actualité web ainsi qu'à la chronique, la Chaire des genres, de l'émission Médium Large à Ici Radio-Canada Première.

Je lisais récemment La petite communiste qui ne souriait jamais, ce roman que Lola Lafon a consacré à Nadia Comaneci *, la Roumaine de 14 ans qui a laissé le monde entier bouche bée aux Jeux olympiques de Montréal, en 1976. Cette adolescente minuscule que personne n’avait vue venir a raflé la médaille d’or au concours général de gymnastique artistique, obtenant au passage trois fois la note parfaite de dix sur dix : du jamais vu. Le récit imaginé par Lola Lafon retrace le parcours et les réflexions de cette « petite communiste » à l’air grave qui, avec ses mouvements gracieux, précis et puissants, a fait rêver d’or et de magnésie blanche des millions de fillettes à travers le monde.

Cette immersion dans l’univers singulier des gymnastes communistes m’a fait réfléchir, plus largement, au traitement qu’on réserve aux sportives de haut niveau. La gymnastique compte parmi les rares sports d’élite qu’on associe plus aux femmes qu’aux hommes. Les gymnastes « vedettes » sont avant tout des femmes. Elles étaient Soviétiques et Roumaines dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt.

Aujourd’hui, ce sont les Américaines (talonnées par les Chinoises) qui figurent sur les podiums internationaux. On pense à Nastia Liukin, championne olympique des jeux de Pékin en 2008, ou encore à McKayla Maroney, la gymnaste de 19 ans qui a enflammé la Toile après que sa moue contrariée sur un podium des Jeux olympiques de 2012 eut été capturée par un photographe. Ce cliché est devenu un mème ** si viral que la jeune athlète a été invitée à refaire la pose en compagnie du président Obama, lors d’une visite de l’équipe olympique à la Maison-Blanche, peu après les jeux de Londres. Depuis, Mackayla se balade sur les plateaux de télévision et va d’un contrat de commandite à l’autre… Les gymnastes américaines sont des stars, au même titre que les autres grandes vedettes sportives qui, d’ordinaire, sont plus souvent des hommes.

On se prend aisément de fascination pour les gymnastes. La précision et l’élégance du mouvement (un exercice est réussi lorsque son exécution semble « facile »), la force et la puissance étroitement maîtrisées, calculées. L’ex-gymnaste que je suis en témoigne : derrière la grâce, l’assurance et les petits pas de danse qu’on voit sur les plateaux de compétition, il y a des milliers d’heures de répétition, d’exercices de souplesse et de musculation; des centaines de chutes, beaucoup de sueur, du sang et des larmes (et pas qu’un peu). Surtout, ne jamais trop réfléchir aux conséquences d’un pied déposé à quelques millimètres de la poutre, d’une main qui rate la barre ou du sol qui arrive plus vite qu’anticipé. Calculer, exécuter, répéter – tant que les os ne craquent pas. Il faut être un peu fou pour être gymnaste, c’est vrai.

Chose certaine, ces filles sont de véritables bombes biomécaniques qui ne cadrent pas tellement avec le déguisement de nymphette qu’elles revêtent lorsqu’elles se présentent devant les juges. Il s’agit là d’un curieux paradoxe : malgré la puissance et l’agilité ahurissantes dont elles sont capables, les gymnastes sont toujours tirées à quatre épingles en compétition. Accoutrées comme des petites poupées, elles s’élancent à toute vitesse vers la table de saut et voltigent entre les barres asymétriques, défiant la gravité avec force et précision. Et bien sûr, un peu comme pour les joueuses de tennis, on préfère les gymnastes lorsqu’elles paraissent bien dans leur léotard. Cela va même un cran plus loin : l’esthétique fait officieusement partie de la notation. Pour séduire les juges, tout compte, à commencer par l’allure.

Même en dehors des compétitions, on préfère d’ailleurs les filles qui paraissent bien. C’est souvent le cas : les gymnastes sont extrêmement jeunes, elles ont des corps sveltes et sculptés – tout pour plaire aux commanditaires et aux objectifs des caméras… Un peu comme Maria Sharapova et Eugénie Bouchard, pour ne nommer qu’elles, les gymnastes arrivent-elles à se tailler une place dans le vedettariat sportif parce qu’elles se conforment aux standards de grâce et de beauté véhiculés par la culture de masse? En tout cas, force est d’admettre que les plus grandes vedettes sportives féminines sont souvent celles qui peuvent également faire des séances photo pour les magazines de mode…

Bien sûr, les sportifs jouent eux aussi les mannequins de temps à autre – on pense à David Beckham, par exemple, qui a été ambassadeur de Calvin Klein –, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. On imagine aisément qu’un sportif reçoive l’attention des médias pour ses seules performances sportives. En revanche, chez les sportives, celles dont on parle le plus sont presque invariablement les plus jolies. Et à l’inverse, les athlètes féminines qui n’ont pas le style voulu sont cruellement « rappelées à l’ordre ». On évoquera à cet égard le déprimant épisode ayant suivi la finale de Wimbledon, en 2013. Alors que la Française Manon Bartoli remportait le titre chez les femmes, des milliers d’internautes lui rappelaient cavalièrement qu’elle était « trop laide » et « trop masculine » pour gagner. À en croire la horde d’idiots qui ont déversé leur fiel sur Bartoli, c’est son adversaire, coquette, blonde et élancée, qui « aurait dû gagner ». Voilà une bien sombre manière de célébrer les performances de sportives talentueuses! En plus de dénigrer les performances des deux joueuses, cela nous indique aussi ce qui est réellement pris en considération lorsqu’on en vient aux performances sportives des femmes.

Voilà qui me ramène aux gymnastes : si on les célèbre sans gêne, n’est-ce pas justement parce que leur sport est perçu comme étant intrinsèquement féminin et qu’en plus, lorsqu’elles le pratiquent, les athlètes ne transgressent pas les normes de féminité? Ce fait expliquerait peut-être pourquoi les sports d’équipe professionnels féminins, presque tous considérés avant tout comme « plus masculins », sont si peu couverts par les médias sportifs, alors qu’on s’attarde volontiers au patinage artistique, à la gymnastique ou au cheerleading, par exemple.

Lorsque les femmes s’adonnent à des sports qui brouillent les frontières entre le masculin et le féminin, soit leurs performances sont ignorées, soit leur féminité est carrément remise en question. L’institutionnalisation des « tests » de féminité dans les sports de haut niveau en témoigne. Il suffit de rappeler que l’athlète sud-africaine Caster Semenya, championne du monde au 800 mètres en 2009, a dû se soumettre, vu ses performances extraordinaires, à des examens pour attester qu’elle était bel et bien… une femme! Mine de rien, la suspicion qui plane sur l’identité sexuelle des athlètes exceptionnelles en dit long sur l’idée que l’on se fait de la féminité. Une « vraie » femme ne pourrait pas, apparemment, être aussi puissante, forte et rapide qu’un homme. Si les femmes sont plus fragiles, moins fortes et plus lentes que les hommes, c’est qu’elles sont douées de beauté, d’élégance et de délicatesse. Il ne peut en être autrement.

Cette construction de la « faiblesse » du corps féminin est partout, et elle n’est pas anodine. Elle témoigne d’un phénomène enraciné profondément dans nos sociétés : la domination masculine, qui doit se manifester autant par l’esprit que par le corps. Lorsque les femmes bougent, jouent, courent, sautent et frappent, elles brisent le moule étroit où l’on voudrait les confiner. Elles repoussent les limites qu’on leur impose et font alors craindre que tombent les privilèges qu’on échafaude sur leur dos.

Ainsi, le fard à joues, les rubans et les paillettes des gymnastes, ou encore les jupettes assorties des joueuses de tennis, rassurent quant à leur « docilité ». Lorsque ces athlètes se font belles, elles disent au fond qu’il ne faut pas avoir peur : malgré leurs prouesses sportives, elles sont heureuses dans leur rôle de fleur fragile et délicate. Mais faut-il se laisser berner?

*Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, Actes Sud, 2014, 320 p. Lire l’article de Pascale Millot à ce sujet, paru dans la Gazette des femmes en juillet 2014.

**Un mème est une idée simple (humoristique et souvent imagée) largement diffusée sur Internet. Pour une définition plus complète visitez le site du Figaro – Chronique Suivez le GEEK

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1 Réaction

  1. Bouchard, Diane

    J’ai beaucoup aimé cet article félicitations

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