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Photographie de trio de jeunes femmes qui chantent.

Entre tradition et modernité sur l’île de Beauté

par 

Communicatrice de formation, féministe de conviction et actuellement étudiante à la maîtrise afin d'assouvir son besoin de réflexion et de nourrir son désir d'une plus grande justice sociale. Elle a notamment travaillé au sein du Mouvement Desjardins, à la Gazette des femmes et au Conseil du statut de la femme.

Le chant polyphonique corse est pratiqué par une majorité d’hommes depuis toujours. Parce que cette manière d’exprimer l’âme corse, ses tourments et ses joies, résonne aussi en elles, plusieurs femmes s’activent à rompre avec la tradition pour se tailler une place dans cet univers masculin. Les chants polyphoniques au féminin, l’écho ou le moteur d’une transformation des mentalités sur l’île de Beauté?

Chaque mardi, Angèle Alaris quitte Sartène, une petite commune de 3 000 habitants située dans le département de la Corse-du-Sud, pour se rendre à ses cours de chant et de solfège au Conservatoire de Corse Henri Tomasi situé à Ajaccio, la ville la plus proche, à 1 h 30 en voiture. En Corse, les routes sinueuses et les ralentissements inévitables d’un col de montagne à l’autre vous obligent à calculer les distances en temps plutôt qu’en kilomètres!

Ces allers-retours hebdomadaires permettent à Angèle, infirmière de profession près de la retraite, d’assouvir sa passion pour la polyphonie. « Cette manière de chanter est un défi. Nous chantons a cappella et chacune exécute sa partition musicale. Il nous faut rester justes, dans l’accord, et ce, sans instrument, donc sans filet! » Avec deux copines, Nadine Giovanangelli et Caroline Tramoni, Angèle a fondé le trio Ucchjata (qui signifie « clin d’œil », au sens de complicité vocale et amicale); Paola Cesari s’est jointe à elles récemment. Le groupe compte une vingtaine de pièces à son répertoire, dont plusieurs écrites et composées par ses membres dans la tradition de la paghjella.

Ce chant traditionnel en langue corse est généralement exécuté à trois voix : la seconda porte le chant (la mélodie), le bassu la soutient et la terza y ajoute des ornements en improvisant autour du thème. Les voix ne sont jamais à l’unisson; elles se font écho au rythme des vers et des syllabes qui composent la poésie, témoin des aléas de la vie quotidienne.

Photographie des membres du groupe Ucchjata.
Les membres du groupe Ucchjata estiment que seulement 5 % des groupes insulaires de chant polyphonique sont formés de femmes. C’est que la paghjella est encore transmise oralement, des hommes… aux hommes.

Les femmes sont peu nombreuses dans cet espace dévolu aux hommes. À vue de nez, les membres d’Ucchjata estiment que 5 % des groupes insulaires de chant polyphonique sont formés de femmes. « Les femmes corses aussi ont toujours chanté, explique Angèle, mais en privé, dans des cérémonies funéraires, par exemple. » Soumise au test Google (tapez chant polyphonique corse dans le moteur de recherche et voyez les images obtenues), la représentation populaire de cette tradition apparaît clairement masculine. Rien de surprenant : la paghjella est encore transmise oralement, des hommes… aux hommes.

Aucune structure formelle ne propose d’activités concrètes pour en assurer la transmission et la sauvegarde. C’est là, en partie, le nœud du problème. Si peu de femmes chantent la paghjella, c’est qu’elles n’y ont pas eu accès, soutient Caroline avant une répétition. « La Corse est encore une société machiste : les hommes représentent le pouvoir; leurs voix sont puissantes. Il est dans l’ordre des choses qu’un homme s’accoude au comptoir d’un bar ou d’un restaurant et se mette à chanter, et qu’il soit écouté. »

En plus, ajoute-t-elle, la conciliation travail-famille rend plus difficile la pratique publique de cet art pour les femmes. « Faire la promotion du groupe — en plus du répertoire à monter et des répétitions à tenir — requiert du temps; il faut apposer les affiches dans les rues, faire des appels pour obtenir des engagements. »

Reconnaissant que les difficultés qui freinent la pratique de leur art sont ancrées à même un ordre social dans lequel prédominent le masculin et une différenciation des rôles masculins et féminins, Angèle, Caroline et Paola sont pourtant d’avis que la place des femmes est en croissance. « Les femmes sont égales aux hommes. Ceux-ci en font plus à la maison, avec les enfants », affirment-elles. Dans les rues, les pères derrière des poussettes, qui nettoient des nez et sèchent des pleurs, sont effectivement visibles. « Le machisme encore présent vient par ailleurs avec beaucoup de respect pour la femme qui, aux yeux des hommes, symbolise la mamma, celle qui donne la vie et qui prend soin du foyer », s’entendent-elles pour dire.

Une société en transformation

Selon Marie Peretti-Ndiaye, sociologue et membre associée au Centre d’analyse et d’intervention sociologiques, et enseignante à l’Université Paris Ouest Nanterre, « cette impression d’ambiguïté peut être liée à la coexistence d’anciennes représentations avec de nouvelles pratiques. Plusieurs changements ont bouleversé les normes sociales corses, notamment l’augmentation du taux de divorce et du nombre de familles monoparentales, l’inversion des flux migratoires à partir des années 1960 et le développement de l’économie du tourisme ». En 2013, l’Agence du tourisme de la Corse estime que l’île a accueilli 2,7 millions de visiteurs; leur nombre était évalué à près de 500 000 en 1969.

Ces changements ont notamment engendré une diversification et une augmentation des emplois, et favorisé l’entrée des femmes sur le marché du travail. « Dans un même temps, il existe une certaine forme de tourisme à la recherche d’authenticité qui conduit à la mise en valeur des traditions et d’une culture festive; on a vu émerger une esthétique spécifique des corps masculins — tatouages, bronzage, musculature — qui tend à distinguer l’homme corse du continental, par exemple. » Avec pour effet une hypersexualisation des rôles, comme la prégnance de la norme hétérosexuelle. « Les idéaux normatifs, précisément ceux liés à la virilité, subsistent et tendent à façonner les rapports sociaux de genre », précise Mme Peretti-Ndiaye. La pratique de la chasse, qui commence très tôt chez les jeunes hommes corses, invite également, selon elle, à réfléchir à la socialisation masculine et au développement, voire au maintien des normes traditionnelles, lesquelles influencent directement la dynamique de rapports inégaux entre les hommes et les femmes.

Voix discordantes

En France, la violence contre les femmes est préoccupante. En janvier, le Collectif féministe contre le viol lançait une campagne soulignant le fait que dans 8 cas sur 10, l’agresseur fait partie de l’entourage de la victime. De son côté, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) a publié, en avril dernier, un avis assorti de 15 recommandations pour contrer le phénomène du harcèlement sexiste ou des violences sexuelles dans les transports en commun, qui touche deux tiers des usagères. Cet avis a été entendu. Le 9 juillet, le gouvernement français a présenté son plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports qui reprend, en tout ou en partie, 12 des 15 recommandations du HCEfh.

Photographie de Marie Peretti Ndiaye.
Selon Marie Peretti-Ndiaye, sociologue et enseignante à l’Université Paris Ouest Nanterre, la socialisation masculine et le maintien des normes traditionnelles en Corse influencent directement la dynamique de rapports inégaux entre les hommes et les femmes.

Du harcèlement de rue en Corse? « Non! répondent en chœur les membres d’Ucchjata. On se connaît tous de près ou de loin! » Selon un vieil habitué de la place de la Porta rencontré à Sartène, les hommes corses savent bien se tenir : « Nous, on ne viole pas les femmes! Vous pouvez marcher dans la rue en toute sécurité chez nous. »

Pour Mme Peretti Ndiaye, le sentiment de sécurité est sans doute lié à la société d’interconnaissances qui caractérise la Corse, favorisée par les multiples communes et microrégions. Ce qui n’empêche pas d’autres formes de violence contre les femmes, nuance-t-elle. « Après avoir discuté avec des professionnels de la santé de l’île, je dirais que la violence contre les femmes en Corse est plutôt circonscrite dans l’espace privé. La violence domestique permet de perpétuer des rapports de domination. »

Dans une entrevue accordée au Corse-Matin en février, la directrice du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF)* de Haute-Corse, Francine Grilli, témoignait des cas de violence traités sur son territoire en soulignant qu’en 2013, trois femmes violées sur quatre connaissaient leur agresseur, et que 36 % des violeurs étaient des conjoints. De son côté, l’autre CIDFF de l’île, celui desservant la Corse-du-Sud, informait la presse le 25 novembre 2014 de l’entrée en vigueur d’un protocole établi entre l’État français, la sécurité publique locale et des organismes qui travaillent auprès des femmes victimes de violence conjugale, visant à mieux accompagner les femmes dans leurs démarches et à favoriser leur protection.

Les perceptions d’Angèle, Caroline et Paola oscillent entre relents machistes et airs de modernité, parce qu’ainsi en est-il de leur réalité. Le chant polyphonique n’est certes pas une panacée. Mais si plus de femmes s’y investissent, elles contribueront à en transformer la pratique, et éventuellement la représentation. Aussi trépignent-elles d’impatience en pensant au Centre d’art polyphonique de Corse – Mission Voix de Corse, dont l’ouverture à Sartène semble imminente. Le centre aura notamment pour mission de « prendre en compte la spécificité des pratiques vocales insulaires qu’il s’attachera à mieux connaître et analyser, à promouvoir et à développer ».

À la fin de notre discussion, pendant que j’écoute les membres d’Ucchjata chanter Ode à la lune, qui raconte l’histoire d’une femme suppliant l’astre nocturne de l’aider à avoir un enfant, je me dis qu’il est permis de croire que l’écho de la voix des femmes, et de mentalités nouvelles, résonnera tôt ou tard dans l’île.

* Les CIDFF sont répartis sur tout le territoire français. En 1997, ces organismes se sont vu confier par l’État la mission d’informer, d’orienter et d’accompagner le public, en priorité les femmes, avec pour objectif de favoriser leur autonomie et de promouvoir l’égalité entre les sexes.

La paghjella : un patrimoine à vitaliser

Après des efforts soutenus, portés principalement par les chanteurs Petru Guelfucci et Jean-Paul Poletti, le cantu in paghjella profane et liturgique de Corse de tradition orale a été inscrit en 2009 sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO. L’organisme rappelait alors que « si aucune mesure n’est prise, la paghjella cessera d’exister sous sa forme actuelle, survivant uniquement comme produit touristique dépourvu des liens avec la communauté qui lui donnent son sens véritable ». Dans le plan de sauvegarde urgente proposé par l’UNESCO, il est entre autres question de transmettre cette forme d’art traditionnel par des activités de recherche, de protection, de promotion et de sensibilisation.

Source : unesco.org

Les femmes corses

Selon des chiffres de 2010, les femmes représentent 51 % des 309 693 habitants de la Corse. Chez celles âgées de 15 à 64 ans, le taux d’activité est de 62 %; celui des hommes du même groupe d’âge est de 74,4 %. Les femmes corses travaillent majoritairement dans le secteur tertiaire et occupent, en tête de liste, des emplois d’adjointe administrative, d’aide à domicile et de secrétaire. Les femmes qui occupent un poste de cadre ou une profession intellectuelle supérieure se retrouvent, comme chez les hommes, dans une proportion de 1 personne sur 10. Le salaire des femmes est de 18 % moins élevé que celui de leurs homologues masculins, un écart moindre qu’à l’échelle nationale, où il est de 24 %.

Source : insee.fr et Panorama statistique Corse 2013 publié par la Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale

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1 Réaction

  1. Hélène Cornellier

    Bien aimé votre article sur les femmes et les chants polyphoniques en corse. Je viens justement d’entendre « A Fileta » avec deux musiciens, à la fin de juin, dans le cadre du Festival de jazz à la Maison symphonique. Un groupe que j’aime beaucoup MAIS que des hommes évidemment. Les femmes vendaient les CD à la sortie.

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