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Photographie de trabailleuses dans une usine de vêtements.

The True Cost – À la racine de votre mauvaise conscience

par 

Étudiante en droit à l'Université McGill et diplômée en journalisme de l'UQÀM. Elle s'intéresse aux enjeux féministes, à travers son blogue sur le site du journal VOIR. Elle collabore également au magazine L’actualité web ainsi qu'à la chronique, la Chaire des genres, de l'émission Médium Large à Ici Radio-Canada Première.

Il y a un moment déjà qu’on parle du documentaire choc du réalisateur Andrew Morgan, The True Cost, qui a braqué son objectif sur les coulisses de l’industrie de la mode à bas prix. Sur les jeans, t-shirts et espadrilles à 10 $ qu’on achète dans les H&M, GAP, FOREVER 21 et tutti quanti, rappelle-t-il, on trouve le sang et la sueur de millions de travailleurs et de travailleuses du Sud global. Ce sont ces gens qui paient le prix de ce que nous, de l’Occident, ne payons plus, pour les articles de collection éclair (fast fashion), utilisés comme s’il s’agissait de biens du type « jetez après usage ».

On estime qu’une personne sur six, dans le monde, travaille dans l’industrie de la mode d’une manière ou d’une autre. C’est en fait l’industrie qui dépend le plus de la force de travail de sa main-d’œuvre. Or, l’écrasante majorité de cette dernière est constituée de femmes. Le documentaire expose en effet qu’au Bangladesh, par exemple, haut lieu de la production de vêtements destinés à être exportés et vendus dans les pays du Nord, 85 % des gens qui travaillent dans le domaine du textile sont des femmes *. À ce jour, la plupart de ces travailleuses gagnent moins de 3 $ par jour. Les ravages causés par l’engouement pour la mode à prix dérisoire pèsent donc en majeure partie sur les épaules des femmes et des filles.

Image du documentaire the true cost.
Le documentaire The True Cost expose qu’au Bangladesh, 85 % des gens qui travaillent dans le domaine du textile sont des femmes. La plupart de ces travailleuses gagnent moins de 3 $ par jour. Les ravages causés par l’engouement pour la mode à prix dérisoire pèsent donc en majeure partie sur les épaules des femmes et des filles.

On se souvient bien sûr de l’effondrement du Rana Plaza, en 2013, cet édifice commercial situé à la périphérie de Dacca où s’affairaient des travailleurs et des travailleuses du textile, qui a fait 1 137 victimes, dont une large majorité de femmes. Cette catastrophe, causée directement par la négligence des propriétaires de l’usine, a attiré l’attention du monde entier sur les conditions de travail de la main-d’œuvre dans le domaine du textile au sein des pays asiatiques. Elle a aussi donné une occasion à toutes ces personnes de revendiquer de meilleures conditions de travail. À la suite de cette tragédie, le Bangladesh Accord on Fire and Building Safety a même été adopté en vue d’inciter les marques de vêtement sous-traitant leur production au Bangladesh à s’assurer que les personnes qui y travaillent aient des conditions relativement décentes. Jusqu’à présent, 190 marques provenant de 20 pays différents ont ratifié l’accord, plaçant ainsi sous sa protection près de 2 millions de femmes et d’hommes, répartis dans 1 500 usines. L’effort est louable certes, mais les effets concrets de cette initiative tardent. La concurrence féroce que se livrent les manufacturiers pour offrir les prix les plus compétitifs aux détaillants demeure féroce, pendant que la demande pour les articles de collection éclair — cette consommation effrénée de vêtements à prix dérisoire — croît dans les pays du Nord. Cela fait une pression immense sur les conditions imposées aux personnes travaillant en usine. Les ententes comme le Bangladesh Accord ne font pas le poids devant les impératifs du marché.

Pendant les années 1960, 95 % des vêtements vendus aux États-Unis étaient fabriqués sur le territoire américain. Cette proportion aurait aujourd’hui chuté à environ 3 %. Comme le souligne Orsola de Castro, fondatrice de From Somewhere, marque de vêtements durables, en ouverture du film : « On met brutalement le cap vers un mode de production qui ne se préoccupe que des intérêts des grosses corporations. »

Il y a un moment déjà que les consommateurs et les consommatrices des pays développés connaissent les conditions de travail insoutenables imposées par la sous-traitance massive de la production dans les pays du Sud à ceux et celles qui y travaillent. L’émergence, il y a plus d’une dizaine d’années déjà, de tout un marché de consommation dit « équitable » témoigne assurément du fait qu’il s’agit d’un problème bien connu en Occident. Ce n’est pas comme si The True Cost levait le voile pour la première fois sur les sombres pratiques d’un mode de consommation dont les coûts humains et environnementaux sont désastreux! Toutefois, ce documentaire expose (enfin) un élément qui passe trop souvent sous silence : il ne suffit pas, nous dit-on, de revoir notre façon de consommer pour que les conditions de vie et de travail dans les pays en voie de développement s’améliorent. Contrairement à ce qu’un certain discours sur le commerce éthique et équitable voudrait nous faire croire, ce n’est pas en encourageant les individus à faire de « meilleurs achats » qu’on mettra fin au saccage environnemental et humain induit par les modes de production actuels dans l’industrie de la mode « rapide ». Le cumul des choix de consommation individuels ne transforme pas les modes d’organisation économiques fondés sur l’exploitation de la force de travail de la main-d’œuvre des pays du Sud.

En mai dernier, lors d’un segment consacré au documentaire à l’émission Médium large sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, la journaliste Marie-Claude Lortie affirmait que, pour inciter les grandes marques de l’industrie du vêtement à adopter des pratiques plus responsables, il fallait « créer de nouveaux buzz », « répondre au buzz de la mode par le buzz de la mode équitable ». Elle suggérait que, si l’on arrive à créer un réel engouement autour des vêtements et des articles de modes produits dans des conditions décentes, les grandes marques n’auront d’autre choix que d’adapter leur offre en conséquence. « Punir les entreprises qui ont des pratiques discutables et décourager leur clientèle, ça ne fonctionne pas, concluait, pour sa part, Fabien Duriff, directeur de l’Observatoire de la consommation responsable » En effet, pouvons-nous répondre au problème bien réel de la surconsommation d’articles de mode… par une surenchère de la consommation, mais qualitativement rehaussée? Je ne crois pas!

En principe, il est vrai que si l’on exige des compagnies qu’elles se rendent imputables de toutes les étapes de leur chaîne de production, peut-être observera-t-on quelques améliorations. Pour répondre aux desiderata d’une niche de consommatrices et de consommateurs affligés de remords, la grande industrie fera les courbettes qu’il faut. Cependant, que changera-t-on réellement, en troquant un mode de consommation pour un autre, tout en ne remettant jamais en question la logique qu’il sous-tend? Passer du capitalisme tout court au capitalisme « équitable », « vert », « responsable », ce n’est pas beaucoup plus utile que de planter un arbre avant de mettre le feu dans un tas de pneus. Cela soulage la conscience, mais c’est à peu près tout.

L’intention derrière la consommation responsable est noble, et il est sans doute nécessaire que les gens soient plus conscients de ce qui se cache derrière les « aubaines » qu’ils trouvent dans les boutiques de mode rapide. Le problème, c’est que, en misant tout sur le soi-disant « pouvoir des personnes qui consomment », on omet le fait que derrière l’arbre du commerce équitable se cache la forêt dense du capitalisme mondialisé. Il ne sert à rien de proposer des solutions individuelles à l’exploitation de ces trop nombreuses travailleuses et au désastre écologique provoqué par la production de vêtements, puisqu’il ne s’agit précisément pas d’un problème causé par des choix individuels. Si l’on s’entête à le penser, en proposant par-ci par-là quelques modifications des comportements en matière de consommation, on accepte implicitement que le système économique qui mène aux gâchis écologiques et humains observés de nos jours ne peut pas être reconfiguré en profondeur. Cela suppose qu’au mieux on peut l’améliorer pour atténuer ses effets délétères, sans plus. Doit-on vraiment se contenter de cela?

Pour mettre un terme à la misère exposée dans The True Cost, il faut garder en tête que les gens qui consomment, quoi qu’on en dise, n’ont pas « le gros bout du bâton » — surtout pas les gens « ordinaires ». En s’enfermant dans la rhétorique étroite et bien-pensante du « meilleur achat possible », on crée au mieux une nouvelle division entre les choix offerts aux riches et ceux qui sont offerts aux autres. Ainsi, les consommatrices et les consommateurs nantis pourront toujours soulager leur conscience en investissant 80 $ dans un t-shirt en coton bioéquitable, mais les autres se rabattront sur les chandails H&M cousus « à la main » par des ouvrières bangladaises. Les riches se délesteront du poids moral des inégalités globales, pendant que la classe moyenne, elle, se chargera de faire tourner la turbine du prêt-à-porter bas de gamme. Et le cycle prospère…

Si l’on veut voir un réel changement dans les pratiques des entreprises, il faut aussi en appeler à ce qu’elles soient assujetties à des lois et à des règlements sévères. Il faut soutenir des politiques économiques et sociales qui s’inscrivent en faux contre la libéralisation sans fin ni bornes du commerce international. Il faut soutenir les mouvements de travailleuses et de travailleurs d’usine qui exigent des augmentations de salaires et des meilleures conditions d’emploi ici comme ailleurs : on se doit donc de faire des choix politiques en conséquence. Cela suppose aussi de se montrer solidaire des luttes pour l’accès à l’alimentation, au logement et à l’eau, ainsi que de la défense des droits des personnes migrantes. C’est seulement ainsi qu’on en arrivera peut-être à court-circuiter les mécanismes de dépossession, de déplacement et d’exploitation des populations des pays en voie de développement.

N’oublions pas que les t-shirts que les Zellers et Joe Fresh proposent de nous vendre à 4,99 $ ne sont pas la racine du problème, mais ses fruits. Renoncer simplement à les cueillir sans déraciner l’arbre ne l’empêchera pas de fleurir à nouveau.

* Un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur la condition des femmes à l’échelle mondiale estime qu’elles représentent 80 % de la main-d’œuvre de l’industrie du vêtement : UN WOMEN, Progress of the World Report on Women, 2014, p. 96.

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