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Illustration d'un corps de femmes.

Qu’est-ce qu’être femme? – Entrevue avec Camille Froidevaux-Metterie

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Dans un essai touffu, La révolution du féminin, Camille Froidevaux-Metterie réfléchit sur les bouleversements qu’a provoqués le féminisme, entre autres en ce qui concerne la maternité et la perception du corps des femmes.

Camille Froidevaux-Metterie est professeure de sciences politiques à l’Université de Reims, en France. Alors qu’elle était enceinte, elle a reçu une proposition pour devenir enseignante. Une offre difficile à refuser, se souvient l’auteure. « J’ai donc accepté… et commencé à travailler à ce poste alors que mon fils avait 6 semaines. Ç’a été une déflagration! Je me suis demandé : “Mais quelle est cette condition qui nous impose de mener de front une vie professionnelle bien remplie et une vie personnelle tout aussi dense, et de faire comme si de rien n’était dans les deux domaines?” »

La jeune maman a donc commencé à lire sur les questions de genre, pour savoir ce que c’était qu’être une femme. « Je ne trouvais pas de réponses à mes interrogations, notamment pas grand-chose sur la maternité. Et j’ai découvert qu’il y avait une forme de déconsidération, du point de vue philosophique, des conditions de vie “corporelles” des femmes, parce qu’elles sont rattachées à leur ancienne sphère domestique. »

Sortir du débat sur l’essentialisme

Comme toute féministe en devenir, Camille Froidevaux-Metterie a plongé dans l’œuvre de Simone de Beauvoir. « Elle a essayé de se demander ce que c’était de vivre “en tant que femme”, relate la professeure. Mais elle l’a fait alors que les femmes n’étaient pas autorisées à être autre chose que des mères. J’ai donc trouvé chez elle à la fois le ferment d’une réflexion constructive sur le corps des femmes, mais en même temps, une dévalorisation du corps féminin, et notamment de la maternité. » La proposition féministe de Camille Froidevaux-Metterie est de tenter de se réapproprier ce thème du corps des femmes pour montrer que ce corps est loin d’être uniquement un lieu de servitude et d’injonctions.

Photographie de Camille Froidevaux-Metterie.

« Mais quelle est cette condition qui nous impose de mener de front une vie professionnelle bien remplie et une vie personnelle tout aussi dense, et de faire comme si de rien n’était dans les deux domaines? »

Camille Froidevaux-Metterie, professeure de sciences politiques à l’Université de Reims, en France.

Rapatrier dans la réflexion féministe les notions de corps et de maternité, n’est-ce pas y faire entrer une dimension différentialiste ou essentialiste, c’est-à-dire réduire les femmes à leur « biologie »? « Mais pas du tout! Je ne suis pas différentialiste, je le dis et le martèle, et ce n’est pas simple de le faire comprendre! » L’argument majeur, selon l’auteure : « Le cœur des théories différentialistes est justement de mettre l’accent sur la capacité maternelle et les valeurs (parmi lesquelles la douceur, la protection) qui y sont associées; or je ne me reconnais pas là-dedans, dans cette éthique prétendument féminine. De plus, je suis convaincue que le projet d’enfants est de plus en plus partagé entre les hommes et les femmes. » Mais quoi qu’il en soit, dans notre monde mixte et de plus en plus neutre sur le plan du genre, « nous continuons à devoir nous situer comme des individus incarnés et sexués, non pas pour nous différencier, mais pour nous singulariser. »

Comme si de rien n’était…

Et vivre dans une société de droit, avec notre corps de femme, n’est pas toujours simple, écrit Camille Froidevaux-Metterie : des menstruations à la ménopause, en passant par la maternité, nous faisons toujours comme si de rien n’était. « La ménopause ne se raconte pas, elle se soigne, c’est tout, écrit-elle. […] Quand la ménopause est abordée, c’est encore une fois dans les termes de l’aliénation et donc de la nécessaire émancipation. » Un jour, promet la science, nous maîtriserons totalement la physiologie féminine, conjecture que l’auteure dénonce.

Même pression sur les jeunes femmes. « On les enjoint à être des femmes, or en tant qu’individus qui travaillent, et se positionnent sur le plan social, elles doivent faire comme si elles n’avaient pas de corps. » Et les formater sur le même modèle, comme l’exigent les canons de la mode, c’est aussi leur dire d’oublier leur corps, précise Camille Froidevaux-Metterie. Toutefois, celle-ci fait une large place à l’attention que les femmes portent à leur corps et à leur image. « Le souci de l’apparence, écrit-elle, est d’abord et avant tout un souci de soi : mon image comme expression libre de la personne que je suis. » Il faut en finir avec le paradoxe par lequel on culpabilise les femmes, croit l’auteure. « C’est comme si la capacité de raisonnement et la liberté dont elles jouissent disparaissaient quand il s’agit d’elles-mêmes, dit-elle. Ça ne tient pas debout. Au contraire, les femmes qui se préoccupent de leur image sont bienveillantes envers elles-mêmes. Bien sûr, elles doivent gérer des injonctions “médiatiques” et sociales. Mais elles ne sont pas dupes de ces images parfaites… »

Le corps et l’esprit

Camille Froidevaux-Metterie dit défendre un féminisme qui réconcilie les deux versants de nos existences : le « versant abstrait » (le fait que nous sommes des individus de droit dans la sphère sociale) et le versant concret, qui signifie que nous sommes des êtres physiques et sexués, avec une singularité.

Cette condition peut-elle se vivre en dehors de la maternité? « Bien sûr! Ce que je dis, c’est que les femmes n’ont pas le choix d’y penser, puisque la capacité maternelle se rappelle à elles cycliquement, qu’elles le veuillent ou non. Et que, à un moment ou à un autre, elles devront réfléchir au fait d’être mère ou de ne pas l’être. On peut faire comme si ça n’existait pas, mais peut-on passer une vie sans y penser? »

L’auteure s’attriste d’ailleurs de cette génération de femmes qu’elle a bien connues dans les milieux universitaires. Celles-ci, « brillantes, diplômées et épanouies dans une profession choisie » ont réalisé trop tard qu’elles avaient eu peu de temps pour penser à la maternité. « Ce sont les filles de la révolution féministe, éduquées par des mères dans l’idée qu’il leur faillait devenir des hommes comme les autres… »

Extrait

« Dans le mouvement même où elles se sont impliquées dans la sphère du travail et où elles sont devenues visibles dans l’espace public, les femmes ont diffusé un nouveau modèle d’humanité fondé sur le principe de la conciliation des désirs intimes et des ambitions sociales. Elles ont en quelque sorte montré aux hommes comment le versant privé de leurs existences pouvait constituer un nouveau pôle de réalisation de soi. Peu à peu, l’idéal d’excellence a laissé la place à un idéal d’harmonie qu’il nous semble possible de qualifier de féminin, non pas tant qu’il témoigne d’une disposition que les femmes posséderaient davantage que les hommes, mais en ce qu’il a été en quelque sorte inventé par elles. »
Camille Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin, Gallimard, 2015, p. 340.

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1 Réaction

  1. Marie Turbide

    J’aime beaucoup vos articles, mais même avec des lentilles j’ai de la diifficulté à vous lire, je dois mettre par dessus mes lunette qui grossissent. Serait-il possible de grossir les caractères ? Je suis certaine que je ne suis pas la seule avec ce problème.
    Merci de me lire.
    Marie Turbide

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