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Photographie de Rose-Mary Omez et sa nièce.

Margarita Murillo est morte agenouillée, les mains dans la terre d’un champ de concombres, à quelques mètres de la petite maison de campagne familiale. Deux balles dans le dos. Une dans la main. Peut-être l’avait-elle levée pour se protéger. Le 26 août 2014, la célèbre militante des droits paysans du Honduras est devenue une victime de plus, un peu moins anonyme que les autres; une parmi les 531 femmes assassinées cette année-là.

Photographie de Yolany Mejia et Bryan Salinas.
Yolany Mejia et Bryan Salinas, deux jeunes étudiants du Centre Camidando pour la Paz dans le quartier Chamelecon de San Pedro Sula. Un quartier pauvre et très violent où les jeunes sont très touchés par le crime organisé. L’organisme permet aux jeunes garçons et filles de travailler ensemble et promeut l’égalité des sexes dans la société.

Rapporté à sa petite population de 8 millions d’habitants, ce chiffre fait du Honduras le pays en paix où il est le plus dangereux d’être une femme (ou un humain tout court). Elles ont quatre fois plus de risques d’y être tuées qu’au Mexique, un pays dont la mauvaise réputation sur ce plan n’est pourtant plus à faire.

En novembre 2014, c’est l’assassinat de Miss Honduras et de sa sœur qui avait attiré temporairement l’attention mondiale sur la situation de violence qui règne dans ce petit pays d’Amérique centrale.

En 2005, on recensait 175 morts violentes de femmes. En 2013, ce chiffre s’élevait à 636. Depuis 2009 seulement, année du coup d’État qui a renversé le président Manuel Zelaya, le nombre a doublé. En 10 ans, c’est plus de 4 000 femmes qui ont été assassinées. Mais plus grave encore, la nature de ces meurtres a changé. Durant la même période, les lésions physiques et sexuelles avant la mort ont triplé…

C’est pourquoi dès 2008, l’Observatoire de la violence de l’Université nationale autonome du Honduras a commencé à intégrer la notion de féminicide dans ses rapports, par opposition à l’homicide. « Le féminicide, c’est un meurtre motivé par le fait que la victime est une femme », explique Migdonia Ayestas, directrice de l’Observatoire. En 2013, l’intégration de cette notion dans le Code pénal a représenté une petite victoire pour les groupes féministes du pays. Pour entrer dans cette catégorie, les meurtres doivent avoir été commis par un conjoint ou un ex-conjoint, ou avoir été précédés de violences physiques ou sexuelles, ce qui en 2013 correspondait aux deux tiers des cas.

Machisme et maras

On cherche à comprendre les raisons, on s’interroge, mais aucune réponse ne semble complètement satisfaisante. Suyapa Martinez, coordonnatrice du Centre d’études sur les femmes du Honduras (CEMH), place la culture patriarcale et machiste du pays en tête de liste et rappelle qu’en haut du palmarès des crimes les plus répandus au Honduras figurent les violences domestiques, familiales et sexuelles. Le fait que la loi hondurienne autorise chaque adulte à posséder cinq armes à feu n’arrange évidemment pas les choses.

Photographie de Rose-Mary Omez 25 ans.
Rose-Mary Omez, 25 ans, vit dans le quartier Colonia Australia, à Comayagüela, une banlieue pauvre et dangereuse de Tegucigalpa. Elle habite avec sa soeur, ses tantes et ses deux enfants. Le père de ses enfants a quitté le domicile. Elle gagne 50 lempiras (3 $ CA) par semaine en faisant la lessive. Grâce à l’aide de son père, elle a repris des études dans le domaine du commerce.

Les forces de l’ordre préfèrent quant à elles jeter le blâme sur les criminels. « Soixante-dix à 80 % des morts violentes sont liées au crime organisé », estime le commissaire Jorge Rodriguez, porte-parole de la police nationale à San Pedro Sula, ville industrielle du nord du pays que les médias du monde entier ont baptisée « capitale mondiale du meurtre ». Et force est de constater que la population locale vit au quotidien sous le joug de certaines des organisations les plus violentes du monde : narcotrafiquants et maras – des bandes originaires des banlieues de Los Angeles.

« La vérité, c’est que la vie d’une femme ne vaut pas grand-chose, soupire Suyapa Martinez. Ici, pour moins de 5 000 lempiras (200 $ CA), on peut faire tuer quelqu’un. Les femmes sont tout simplement des victimes plus faciles, car elles n’essaient pas de riposter, contrairement aux hommes. » Pour une bande rivale, le corps de la victime devient alors le moyen de « faire passer un message » à un proche, lui-même membre du crime organisé.

Pour d’autres femmes, être au mauvais endroit au mauvais moment les transforme en témoins potentiels et gênants qu’il faut éliminer. Évidemment, on risque beaucoup plus de se retrouver au mauvais endroit quand on habite dans les quartiers les plus pauvres, où règne le crime organisé. « Soixante-dix pour cent des cas de violence que nous suivons proviennent des quartiers marginalisés », estime Mme Martinez.

Peu de moyens, beaucoup de corruption

Cependant, selon Bertha Oliva, coordonnatrice du Comité des proches de personnes disparues (COFADEH), l’État surestime volontairement le rôle du crime organisé pour justifier sa politique militariste. « Quatre-vingt-quinze pour cent des meurtres ne sont pas judiciarisés, rappelle-t-elle. Alors si le gouvernement détient des informations qui permettent de lier les assassinats de femmes au crime organisé, pourquoi ne prend-il pas ses responsabilités? »

Les organisations de défense des droits de la personne dénoncent le manque de moyens de la police. Par exemple, la toute nouvelle Agence technique des enquêtes criminelles ne dispose que de 97 enquêteurs pour couvrir le narcotrafic, la corruption, les meurtres, les délits sexuels, le crime organisé… et les vols de voitures.

Le jour de la mort de Margarita Murillo, les enquêteurs et les médecins légistes ont mis plus de cinq heures à arriver sur les lieux du crime. Entre-temps, les médias et les curieux avaient eu amplement le loisir de déranger la scène du crime.

Plus encore que le manque de moyens, c’est la corruption qui gangrène la police et la justice qui assure une impunité quasi totale aux meurtriers. Les rares rouages de ce système qui tentent de rendre justice le font à leurs frais. Ainsi, les deux procureures responsables de l’enquête sur le meurtre de Margarita Murillo ont été assassinées successivement. Et il y a quelques mois, l’activiste féministe Gladys Lanza a été condamnée à plus d’un an de prison pour diffamation, après s’être portée à la défense d’une employée du secteur public victime de harcèlement sexuel de la part de son superviseur.

Mainmise militaire

Plus largement, Bertha Oliva dénonce une persécution étatique envers toutes les initiatives sociales, que ce soient des syndicats, des regroupements paysans ou des associations féministes. « Avant le coup d’État, on ne peut pas dire que le Honduras était le paradis des droits de la personne, mais la rupture de l’ordre constitutionnel a provoqué une désarticulation de tous les secteurs sociaux. » À la place des organismes publics et communautaires, le gouvernement installe des militaires, fortement présents dans les rues, mais également aux postes clés des ministères. Dans les quartiers pauvres, on leur confie parfois l’éducation des enfants et même la santé. « La militarisation n’est pas le signe d’une avancée, mais bien d’une maladie de la démocratie », poursuit Mme Oliva, qui estime que le gouvernement entretient la peur provoquée par le crime organisé pour justifier sa politique. Pourquoi, alors, enquêter sur les meurtres de femmes puisque les coupables sont déjà tout désignés?

Photographie de Bertha Oliva, coordinatrice du COFADEH.
© Valérian Mazataud

« Si les attaques envers les femmes sont plus fortes aujourd’hui, c’est qu’elles occupent une place plus importante dans la vie publique. Elles ne sont plus les femmes soumises d’il y a 20 ans. »

Bertha Oliva, coordonnatrice du Comité des proches de personnes disparues (COFADEH)

« La police militaire n’est pas formée pour interagir avec des civils. Il y a juste une hausse du nombre d’hommes armés dans l’espace public, ce qui n’est jamais bon pour les femmes », déplore Maria*, une proche de Margarita Murillo. En fait, on ne compte plus les histoires d’enlèvements, de séquestration ou de meurtres impliquant des militaires. Plutôt que de contribuer à la sécurité, ils entretiennent le climat de peur qui étouffe le pays. « En pratique, je n’ai plus de liberté, raconte Maria. Toute ma vie a changé, je vis barricadée chez moi avec cette peur, comme une prisonnière dans ma propre maison. »

Maintenir les femmes dans la peur est une technique de contrôle de la société en général, estime Bertha Oliva. « Si les attaques envers les femmes sont plus fortes aujourd’hui, c’est qu’elles occupent une place plus importante dans la vie publique. Elles ne sont plus les femmes soumises d’il y a 20 ans. » Et à ce jeu, elles se retrouvent toujours dans un rapport de pouvoir déséquilibré, ajoute Suyapa Martinez. « Les hommes se tuent entre eux, les hommes tuent les femmes. Mais dans aucun des cas ce ne sont elles qui tiennent les armes… »

* Prénom fictif

Pauvreté, corruption et féminicides

Pays d’Amérique centrale dont le développement passe surtout par la production alimentaire, le Honduras compte parmi les nations les plus pauvres du continent, faisant face à d’énormes défis économiques et sociaux. La pauvreté touche principalement les régions rurales du pays, où réside la moitié de la population hondurienne. Comme d’autres pays d’Amérique centrale, le Honduras est depuis quelques années aux prises avec de sérieux problèmes de corruption. Les forces de l’ordre laissent d’ailleurs entendre que la majorité des meurtres de femmes commis au pays serait liée au crime organisé. Ce que plusieurs organisations et spécialistes mettent en doute.

Quelques chiffres issus du Centre des droits des femmes concernant les féminicides :

  • Entre 2005 et 2013, les meurtres de femmes ont connu une hausse de 263 %
  • Le chiffre des 636 féminicides commis en 2013 correspond à une femme assassinée toutes les 14 heures
  • De janvier à mai 2015, on comptait déjà 152 féminicides

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