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Photographie de Mme Brenda Milner.

Mémoire vive

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Malgré ses 91 ans, la scientifique Brenda Milner n’a pas ralenti son rythme. Récipiendaire de nombreux prix et de 20 (!) doctorats honorifiques, la pionnière de la recherche en neuropsychologie cognitive se «garde jeune» en supervisant des étudiants de l’Université McGill et en poursuivant ses travaux sur la mémoire. Souvenirs partagés.

Gazette des femmes : Vous faites partie des prestigieux membres étrangers de la National Academy of Sciences, aux États-Unis, et avez été nommée à la Société royale de Londres et à la Société royale du Canada. Vous avez reçu 20 doctorats honorifiques et maints prix et distinctions professionnels. Au printemps dernier, vous avez été faite grande officière de l’Ordre du Québec, après avoir été nommée chevalière. À l’été, vous avez obtenu le prestigieux prix Balzan doté d’une bourse de recherche d’un million de dollars. Qu’est-ce que ça vous fait de recevoir tous ces hommages ?

Brenda Milner : Je suis très reconnaissante. Il y a beaucoup de gens brillants qui sont décédés jeunes, dans la cinquantaine, et qui n’auront jamais cette chance. En 2009, j’ai reçu à New York le prix Patricia-Goldman-Rakic, créé en l’honneur de cette neurologue et biologiste qui a fait d’importantes découvertes. Elle est malheureusement morte alors qu’elle était âgée d’à peine 66 ans, frappée par une automobile en traversant la rue. Les prix, ça vient avec l’âge. Une fois qu’on est connu, on nous identifie plus facilement pour nous donner des récompenses. Nothing succeeds like success ! Mais c’est curieux, je suis de plus en plus invitée à parler de l’histoire de mon champ de recherche,de la neuropsychologie, qui correspond à l’histoire de ma vie ici. Internet, c’est bien en largeur, mais ça l’est moins pour fouiller dans la profondeur du passé. Comparativement aux jeunes, je suis la protagoniste de l’Histoire. C’est un privilège de survivre.

Vous avez été nommée Femme de mérite en sciences et technologie par la Fondation Y des femmes de Montréal, en 2001. En tant que femme, avez-vous trouvé difficile de faire votre chemin dans les sciences ?

C’est une question qu’on me pose souvent. Je dois répondre que je n’ai pas eu de difficulté. À l’école secondaire de jeunes filles où je suis allée, ce qui était difficile, c’était la compétition entre filles ! C’est qu’à cette époque, à Cambridge, il n’y avait que deux collèges pour les femmes, donc l’entrée était très contingentée. On était 400 filles et il n’y avait que quelques places à l’université. Je me suis entêtée à étudier les mathématiques même si je n’étais pas douée.

Vous dites que vous n’étiez pas douée pour les maths alors que vous avez fait une grande carrière en sciences, et vous dites même que vous n’aviez pas de talent en musique alors que vos deux parents étaient musiciens. Un excès d’humilité ?

(Rires.) C’est vrai, je n’avais pas d’oreille pour la musique. J’ai trouvé l’étude des langues relativement facile, mais je ne voulais pas me spécialiser dans ce domaine parce que je ne voulais pas quitter les sciences. J’étais intelligente, mais je me voyais mal me confronter à d’autres mathématiciens, pas plus que je n’avais envie d’enseigner les maths toute ma vie. Je me suis tournée vers la psychologie qui, à l’époque, était classée comme une science morale, au même titre que la philosophie. J’ai tout de suite su que j’allais aimer ça et j’ai vu que j’y avais certaines aptitudes. J’ai été chanceuse, oui.Mais il faut aussi savoir saisir l’occasion.

Qu’est-ce qui vous a amenée de ce côté-ci de l’Atlantique en 1944, en pleine Seconde Guerre mondiale ?

Mon mari était ingénieur et il avait été recruté par la Royal Air Force, dans un laboratoire de recherche du sud de l’Angleterre chargé de développer des radars performants pour l’aviation. À cette époque, beaucoup de chercheurs de l’Angleterre étaient envoyés au Canada; c’était le début de la recherche sur l’énergie atomique. Mon mari y a été envoyé et je l’ai suivi.On ne devait y rester qu’un an.Mais en fait, lorsqu’on a embarqué sur un bateau à Glasgow, en Écosse, on ne connaissait pas notre destination : c’était une mission secrète. Durant la traversée de l’Atlantique, le bateau zigzaguait entre les sous-marins…

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que votre destination était Montréal, au Québec ?

J’étais ravie. J’ai toujours eu une grande affection pour la langue française, alors quand j’ai su qu’on allait vivre à Montréal, j’étais très contente. Au début, j’ai eu du mal à me trouver du travail parce que je n’avais pas de maîtrise. Mais l’Université de Montréal m’a finalement donné ma chance. J’y enseignais la psychologie expérimentale et le comportement animal. Comme j’avais appris le français en lisant beaucoup de romans, je parlais comme un livre ! (Rires.) Puis, l’Institut neurologique de Montréal a été créé. On venait de partout dans le monde pour y étudier. C’était une époque d’effervescence. J’avais décidé de faire mon doctorat à McGill avec le professeur Donal Hebb, dont j’avais dévoré l’ouvrage The Organization of Behavior. Il avait fait promettre au docteur Wilder Penfield* que nous allions pouvoir étudier les malades pour faire avancer nos recherches. J’ai trouvé ça tellement fascinant que j’ai décidé de rester.

Pour certains, vous êtes à la mémoire ce qu’était Louis Pasteur à la bactériologie. La communauté scientifique internationale vous considère comme l’une des fondatrices de la neuropsychologie, cette discipline qui associe les sciences du comportement à la neurologie. Quelles ont été vos principales découvertes ?

Toutes mes recherches ont été réalisées avec des épileptiques qui subissaient des interventions chirurgicales au cerveau dans le but d’améliorer leur qualité de vie. Dr Penfield et moi nous sommes intéressés à deux d’entre eux, devenus amnésiques après l’opération. Un seul des deux lobes temporaux avait pourtant été touché lors de la chirurgie. On a supposé que ces patients avaient aussi une lésion dans l’hémisphère intact, sinon ils ne seraient pas devenus amnésiques. On a fait des hypothèses qui se sont confirmées des années plus tard, quand l’un d’eux est mort d’une maladie pulmonaire. On a pu étudier son cerveau et on a découvert qu’effectivement, il y avait une atrophie du côté du cerveau qui n’avait pas été opéré. Ces observations nous donnaient raison.

(NDLR : Cette première découverte datant de 1954 a permis de démontrer l’important rôle que joue l’hippocampe, situé dans les lobes temporaux, pour la mémorisation des faits nouveaux et des expériences vécues.)

Décédé l’an dernier, « HM » est l’un de vos plus célèbres patients; vous l’avez suivi pendant une trentaine d’années. À la suite d’une opération dans les deux hémisphères du cerveau pour enrayer son épilepsie, il a sombré dans une profonde amnésie antérograde, c’est-à-dire qu’il se souvenait des événements survenus avant son opération et que ses problèmes de mémoire étaient postopératoires. En quoi a-t-il fait avancer vos recherches ?

Je lui faisais faire des dessins et d’autres tests. Au bout de trois jours, il réussissait parfaitement et rapidement à faire ce que je lui avais demandé. Il se surprenait lui-même parce qu’il avait oublié qu’il avait déjà accompli cette tâche plusieurs fois. Pour lui, c’était la première fois. J’ai découvert qu’il pouvait acquérir des aptitudes sensorimotrices. Il pouvait aussi retenir une série de chiffres pour environ 15 minutes si on ne détournait pas son attention. C’est ce qui m’a menée à découvrir que la mémoire des habiletés sensorimotrices est représentée par des systèmes nerveux différents dans le cerveau. J’étais tellement excitée !

Toujours au boulot cinq jours sur sept, vous donnez de nombreuses conférences en Europe et aux États-Unis, supervisez le travail d’étudiants de troisième cycle et dirigez des expériences sur les mécanismes de la mémoire spatiotemporelle. Ne vous arrêtez-vous donc jamais pour souffler ?

Je suis très curieuse, c’est ce qui m’a toujours menée. Je veux me tenir au courant des développements dans mon champ de recherche. Il y a tant de choses qui se passent dans le monde, comment se tenir au courant si on reste à part ? Mais il y a quelque chose de plus profond encore : c’est l’idée que le monde nous oublie. Je veux retarder ce moment, faire un petit bruit moi aussi. C’est très fort, ce besoin de laisser sa trace.

Je ne peux m’empêcher de vous demander… qu’est-ce qui vous tient aussi en forme ? Le secret de votre air de jeunesse ?

Je mange des légumes même au déjeuner, pas parce que c’est bon pour la santé mais parce que j’aime ça. Je fais aussi fonctionner mes neurones. Mais je pense que ce sont les gènes :ma mère a eu une vie beaucoup plus difficile que la mienne et elle est morte à 95 ans !

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