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Illustration d'une chambre du refuge.

Depuis le vote d’une loi contre les violences domestiques le 1er avril 2014, les choses s’améliorent pour les femmes au Liban. Mais des drames continuent de se produire. Niché au cœur de Hamra, un quartier de Beyrouth, un appartement sécurisé permet à des victimes meurtries de se reconstruire. Beit el Hanane (« la maison de la tendresse ») est l’œuvre de Jacqueline Hajjar, une Libano-Suisse qui donne tout pour que ses protégées renaissent de leurs blessures.

Aucun doute, Jacqueline Hajjar, 72 ans, a le feu sacré. Depuis 30 ans, cette ex-prof de littérature comparée vient en aide aux femmes en difficulté. En 2008, elle a mis sur pied Beit el Hanane : avec ses économies et celles d’amies, elle a fait d’un appartement de Beyrouth un nid respectueux qui peut accueillir 12 femmes et 3 enfants. Mais tout n’est pas rose. Régulièrement menacée par les familles, Jacqueline n’hésite pas à leur tenir tête et à dissimuler pendant des mois celles qui sont venues se réfugier sous son aile.

Photographie de Jacqueline Hajjar.
© Mélinda Trochu

« Les autres abris au Liban envoient les femmes chez des psychiatres et des gynécologues, et leurs responsables s’impliquent peu dans le traitement. Ils limitent aussi le temps d’aide à un mois. C’est absolument insuffisant! »

Jacqueline Hajjar, ex-prof de littérature comparée et fondatrice du refuge Beit el Hanane

L’accès à l’appartement est protégé par un visiophone et une double porte. Car afin de vivre tranquilles, les femmes de Beit el Hanane restent cachées, de leurs familles mais également des voisins. « Dernièrement, les femmes avaient envie de danser dans le salon, mais les voisins en ont fait une maladie. Les gens sont renfermés sur eux-mêmes dans le quartier. Alors on s’éloigne des fenêtres… déplore Jacqueline. Mais un commerçant de la rue m’a quand même remerciée. Il m’a dit qu’il voyait le changement qui s’opérait chez les femmes entre leur arrivée et leur départ. »

Se reconstruire pour renaître

Sarah, jeune Druze de 22 ans, est originaire du Metn, une région située à l’est de la capitale. Elle vit à Beit el Hanane depuis trois ans et demi (avec quelques intermèdes). Après qu’elle eut accusé son grand-père de viol, sa famille l’a envoyée à l’hôpital psychiatrique de Deir el Salib, où elle a reçu des électrochocs. « Ils voulaient me faire perdre la mémoire, relate-t-elle dans un parfait anglais. Les viols ont duré de mes 4 ans à mes 9 ans. » Mais ce n’est qu’à 15 ans qu’elle a trouvé la force de parler. « Quand j’ai commencé à ouvrir les yeux, j’ai compris que ce n’était pas normal. J’avais peur de m’exprimer, je croyais que j’étais une mauvaise personne. Ma famille m’a même emmenée voir un exorciste, pensant que j’étais possédée. La loi chez nous, c’est de ne pas parler. À cause de la honte. » Sarah a subi une hyménoplastie à la demande de ses proches. Le grand-père, très respecté dans la famille, n’a quant à lui pas été inquiété et continue de traiter Sarah de « folle ».

« Quand elle est arrivée à Beit, elle était dans un état terrible, se remémore Jacqueline Hajjar. Elle ne pouvait même pas aller à la salle de bain seule, elle restait prostrée. Pendant un mois, elle a fait des cauchemars. » Aujourd’hui de retour à l’école, Sarah étudie le marketing. « Jacqueline et Mary [la responsable du refuge, affectueusement surnommée « maman », comme Jacqueline, par les femmes] me soutiennent vraiment. Dans mon état, j’avais besoin d’encouragements, de me voir belle. Maintenant, j’ai confiance en moi », dit-elle.

En raison de son immense sourire, difficile d’imaginer le passé de Sally. À 32 ans, cette mère de deux enfants a fui Le Caire avec eux grâce à l’Église copte. « Récemment, mon mari est devenu musulman pour se marier avec une autre. Il me battait et a voulu nous convertir, les enfants et moi. J’ai eu très peur car il frayait avec des extrémistes et voulait nous emmener en Arabie saoudite », explique-t-elle tout en allaitant son garçon de 2 ans. Le 5 octobre 2014, c’est la délivrance et l’arrivée au Liban.

Photographie de Sally.
© Mélinda Trochu

Pour Sally, une mère de deux enfants qui a fui Le Caire et un mari violent, le refuge Beit el Hanane est une bouffée d’oxygène. Cette Égyptienne de 32 ans rêve de rejoindre de la famille en Floride.

« Son mari a continué de la harceler et elle a une peur bleue qu’il vienne kidnapper les enfants ici », confesse Jacqueline. Mais pour Sally, Beit el Hanane est une bouffée d’oxygène : « Je suis heureuse d’avoir de la nourriture, un endroit où il fait chaud. Mon garçon a été vacciné et ma fille va à l’école. Je suis soutenue. Je n’avais jamais eu ça… » L’Égyptienne rêve de rejoindre de la famille en Floride. Du Liban, elle ne connaît que la mer à Raouché et le jardin public de Sanayeh. Elle passe presque tout son temps à l’appartement.

La tendresse au cœur du traitement

Jacqueline accepte n’importe quelle nationalité ou religion dans son refuge. « Nous voulons que les femmes apprennent à vivre en communauté mixte. Elles ont trop tendance à rester dans leur petit groupe et à se disputer à propos de fausses conceptions qui leur ont été inculquées dans leur milieu. On ne s’étonne pas quand elles se battent au commencement de leur séjour, mais on sait qu’elles apprendront à s’aimer et à s’entraider. »

Lorsque les femmes arrivent à Beit el Hanane, grâce au bouche à oreille ou à des associations, elles sont souvent en piteux état. Entre pleurs, cris et parfois violence, il faut savoir prendre le temps de les écouter. La méthode de Jacqueline et Mary est éprouvée : elles deviennent une véritable famille pour leurs protégées, et gardent contact avec elles après leur départ. Elles essaient de transmettre une tendresse souvent absente de la vie de ces femmes (a)battues. « Les autres abris au Liban envoient les femmes chez des psychiatres et des gynécologues, et leurs responsables s’impliquent peu dans le traitement. Ils limitent aussi le temps d’aide à un mois. C’est absolument insuffisant! » affirme Jacqueline.

Mais les aides individuelles permettent à la maisonnée de survivre. « Quand on fait les choses avec amour, les gens nous soutiennent, poursuit-elle. J’avais besoin d’une gynécologue pour trois femmes et j’en ai trouvé une qui nous a fourni les médicaments gratuitement et n’a pas pris un sou pour ses soins. »

Carol Mann, chercheuse franco-britannique et spécialiste des problèmes des femmes en temps de guerre, a passé 10 jours à Beit el Hanane en janvier dernier, afin de préparer une conférence sur les femmes qui a eu lieu début juin à Beyrouth. « C’est un endroit vraiment très touchant et magique. Il y a une bonne ambiance grâce à Jacqueline, et les femmes sont très solidaires. Chacune d’elles est bouleversante. Elles arrivent cassées, sans confiance. Et sans grand programme, elles se reconstituent. Avec courage et dignité, elles envisagent à nouveau d’être le sujet de leur propre histoire. »

Entre succès et infortune

Trente-deux femmes accompagnées plus tard, la réputation de Beit el Hanane à l’étranger n’est plus à faire. « Nous recevons souvent des courriels de félicitations, et de petites sommes d’argent en guise de soutien. Des femmes de Syrie, de Jordanie, d’Égypte, d’Éthiopie nous ont contactées grâce à notre réputation », détaille Jacqueline.

Mais au Liban, c’est différent. « La société libanaise est partagée. Nous recevons beaucoup de compliments, mais peu d’aide concrète. Il faut dire que nous préférons travailler sans trop de fanfare. Il faut protéger les femmes, qui sont souvent en danger de mort. »

Elle se souvient des débuts, alors que les voisins voyaient rouge. « Ils pensaient que c’était une maison de prostitution, ou d’avortement, et ils nous ont un peu maltraitées en volant notre eau ou notre électricité. Heureusement, ils ont changé d’avis! »

Malgré tout, les temps sont durs à Beit el Hanane. En 2013, jusqu’à sept personnes étaient salariées, entre aide-ménagère, psychologue et cuisinière. Cette année, il ne reste que Mary, qui s’occupe du refuge 24 heures sur 24. En ce moment, cinq femmes et deux enfants sont accueillis. Parmi elles, une Éthiopienne, une Libanaise, une Égyptienne. Une Syrienne et une Arménienne viennent de partir.

L’argent demeure le nerf de la guerre. « On a dû fermer trois mois à l’été 2014 car nous n’avions plus ni eau ni électricité », soupire Jacqueline. Le manque d’argent et les difficultés inhérentes à la vie beyrouthine ont mis à l’épreuve l’énergie implacable de la maîtresse de maison. « J’ai prié Dieu, et en septembre, nous avons pu reprendre nos activités grâce à quelques dons de mes amis du Canada, des États-Unis et de l’Europe », raconte la fervente croyante. Un don de 20 000 dollars de l’ambassade du Canada à Beyrouth a permis d’acheter de nouveaux meubles et lits, car tout tombait en ruine. Un appui inespéré dans la lutte que mène Jacqueline Hajjar. Inlassablement.

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