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« Une politique familiale bien pensée peut évidemment avoir comme retombée d’inciter les femmes à faire plus d’enfants. Mais, quand il s’agit du seul but avoué et flagrant d’une politique, là, ça ne va plus. Une politique clairement familiale se préoccupe d’abord des enfants et des parents qui sont là, maintenant. »

Comme tout le monde, la sociologue Marianne Kempeneers a frais en mémoire la frime des primes aux bébés, ces boni à la naissance que le gouvernement, en se pétant les bretelles, avait brandi en guise de « politique familiale » à la fin des années 80. Plus nataliste que ça… À l’époque, elle et la sociologue Renée Dandurand avaient vertement réagi et répliqué en énonçant des principes clés qui permettraient de repérer une politique familiale féministe digne de ce nom. Puisque ces jalons restent toujours d’actualité, les voici, commentés par Marianne Kempeneers.

Une politique familiale respecte les intérêts des femmes si…

… elle assure l’autonomie des adultes et le partage des ressources et des responsabilités familiales.

Une politique familiale restreinte à une prise en charge des enfants par l’État, ça ne vaut rien. L’approche doit être large, englobante : famille, fiscalité, emploi, tout cela va ensemble. La fiscalité doit viser à soulager les familles des frais occasionnés par l’entretien et l’éducation des enfants, notamment en permettant de financer des programmes sociaux universels qui les avantagent, comme l’assurance-médicaments. Côté travail, le modèle de la Suède est exemplaire. Là-bas, une foule de mesures font en sorte que ni les femmes ni les hommes ne sont pénalisés s’ils veulent assumer pleinement leur parentalité. Par ailleurs, aussi longtemps que l’équité salariale ne sera pas chose faite, le partage des tâches et des responsabilités familiales risque, par ricochet, de demeurer inéquitable. Dans un couple, qui pensez-vous se retrouvera à la maison pour s’occuper des enfants? Celui des deux qui a le moins à perdre financièrement, et c’est logique. Mais il ne faudra pas ensuite s’étonner du discours ambigu que les femmes entretiennent parfois sur la famille…

… elle fait de la maternité un choix libre et donne la possibilité aux gens d’avoir les enfants qu’ils désirent.

L’État doit assurer aux couples, aux femmes, le soutien financier nécessaire pour qu’ils puissent avoir les enfants qu’ils souhaitent. De plus, le choix d’avoir un enfant doit pouvoir s’exercer librement, en toute connaissance de cause. Cela suppose une éducation sexuelle responsable, des cliniques de planification des naissances, etc. Les femmes doivent aussi avoir la possibilité de reporter la maternité ou de la refuser, ce qui sous-entend la mise en place de services d’avortement convenables.

… elle « couvre les risques » liés à la monoparentalité.

C’est absolument impératif! On ne reviendra pas sur la montée du phénomène des mères monoparentales et pauvres. Ces femmes doivent pouvoir élever décemment leurs enfants, et avoir leur place sur le marché du travail. On doit à tout prix éviter de les marginaliser. En fait, l’ensemble des mesures devrait sans doute être accessible en priorité aux familles monoparentales. Et n’oublions pas ceci : pour nombre de femmes, la perspective de se retrouver un jour mère monoparentale, avec tout ce que cela sous-entend financièrement, constitue certainement un frein à la natalité…

… elle garantit que les mesures mises en place seront permanentes.

L’État ne doit pas se contenter de soutenir les familles qui ont des bambins. Il doit continuer à épauler les parents quand les enfants sont d’âge scolaire, ou adolescents. Décider d’avoir un enfant, c’est s’engager dans une entreprise à long terme. Il faut éviter de « lâcher » les familles en cours de route, au moment où les enfants ont des besoins importants. « Permanence » s’entend aussi dans le sens de « pérennité » : l’État doit fournir la garantie que les mesures familiales sont là pour rester, qu’elles ne s’évanouiront pas le premier budget d’austérité venu.

… elle fait en sorte que l’État assume ses responsabilités non seulement envers les enfants, mais aussi envers les parents.

On touche ici à la base de l’édifice, au principe fondamental qui englobe tous les autres : les parents, les femmes, doivent être persuadés que l’État prend acte de ses responsabilités, qu’ils peuvent compter sur lui. C’est plus que normal. Les enfants sont une richesse collective. Je ne parle pas ici en terme numérique-argument qui fonde le natalisme-, mais dans le sens de renouvellement, de revitalisation des forces vives d’une société, à tout point de vue : économique, culturel ou autre. Dans ce projet de soutien aux familles, l’ensemble de la société doit d’ailleurs être mis à contribution, y compris les contribuables sans enfants.

Dans la « vraie » vie…

Au total, la politique familiale actuellement sur la table passe-t-elle le test? « D’abord, je pense qu’il faut tirer une leçon de cet exercice, juge Marianne Kempeneers. On nous a démontré noir sur blanc qu’avec les mêmes sommes d’argent il était possible de penser une politique familiale nettement plus sensée qu’avant. Autrement dit, même en période de restrictions budgétaires, on peut faire de bonnes choses si l’on choisit de consacrer l’argent disponible aux bonnes priorités. Cette politique n’est évidemment pas parfaite. Sur le principe de la “permanence des mesures” entre autres, il y a encore du chemin à faire : dès que les enfants ont 6 ou 7 ans, tout s’arrête, on n’offre plus rien aux parents! Mais, à mon avis, oui, on est tout à fait sur la bonne voie pour obtenir une vraie politique familiale féministe. On dirait qu’un éclair de lucidité a subitement frappé le gouvernement. Il en a mis du temps! »

Quelles familles?

Définir la « famille »? « Délicat, répond Marianne Kempeneers. Cette définition doit évidemment chapeauter tous les modèles qui ont surgi au cours des dernières années. Elle ne doit donc pas être restrictive. Mais elle ne doit pas non plus être trop extensible, englober par exemple trois ou quatre générations (dont évidemment les femmes seraient responsables). En somme, il faut se centrer sur le noyau “parent-enfant”, mais en veillant à être équitable envers toutes les familles : monoparentale, intacte, recomposée. Un exercice de haute voltige. »

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