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Pour les plus vieilles d’entre nous, l’évocation de la Sainte-Enfance éveille plein de souvenirs. Moyennant une obole qui allait à une congrégation religieuse, on recevait une carte représentant un enfant « païen » dont on devenait, en quelque sorte, la « marraine spirituelle. » Nous arrachions ces petits et petites au paganisme… comme on sort maintenant les enfants de la pauvreté? Bien sûr, au départ de la démarche d’aujourd’hui, comme de celle d’hier, il n’y a que de bonnes intentions. Mais, on le sait, c’est de cette matière qu’est pavé l’enfer.

Les nouvelles orientations des gouvernements en matière d’aide financière aux familles soulèvent des questions, et non les moindres. Puisqu’une bonne part des mesures gouvernementales adoptées visent expressément les enfants pauvres, à quel âge devient-il moins important de sortir quelqu’un de la pauvreté? Et les enfants seraient donc pauvres par génération spontanée, et non pas en raison des conditions économiques et sociales qu’ils partagent avec leurs parents? Puis qu’advient-il de toutes les autres familles, qui émergent avec plus ou moins de bonheur du seuil de la pauvreté et qui ont, indéniablement, une charge plus lourde que les ménages sans enfants?

Lutte à la pauvreté = politique familiale?

Étonnamment, le Canada est le seul pays occidental qui ne reconnaît plus à toutes les familles le coût associé à la présence d’enfants dans un ménage. Depuis 1993, le gouvernement fédéral, sous prétexte de « cibler » son aide vers les familles pauvres, a mis fin à l’universalité des allocations familiales. En même temps, il éliminait la déduction fiscale pour enfants à charge, comme si la présence d’enfants n’avait aucune incidence sur la capacité de payer des contribuables. « L’effet le plus direct de ces changements est qu’environ 25 % des familles avec des enfants de moins de 18 ans ne reçoivent plus d’aide du gouvernement fédéral », affirme Robert Baril, directeur de la recherche à l’Institut de recherche en politiques publiques.

Résultat : il n’y a plus à proprement parler de politique familiale au Canada. Le gouvernement fédéral l’a transformée en politique de lutte à la pauvreté. « Le gouvernement aurait au moins dû conserver l’allocation familiale universelle pour reconnaître l’investissement en temps et en énergie des parents », croit Robert Baril. Mieux, le niveau de soutien aux familles aurait même dû augmenter pour tenir compte des dépenses accrues en raison, entre autres, des compressions dans les services publics et de la hausse des frais d’études postsecondaires. Au contraire, fait-il remarquer, par rapport aux années 70 et 80, le soutien moyen par enfant a diminué, et un moins grand nombre de familles en bénéficient.

Au Québec, la nouvelle politique familiale rompt aussi avec l’universalité des allocations familiales. Dorénavant, la prestation unifiée pour enfants-qui fusionne les allocations familiales, les allocations pour les enfants de moins de 6 ans, les primes à la naissance (« bébés bonis ») et le montant de la prestation d’aide sociale couvrant les besoins des enfants-, décroît rapidement suivant les revenus des parents, jusqu’à n’accorder plus un sou aux familles dont le revenu global net dépasse 53 000 $, soit 30 % des familles. En outre, en diminuant de plus de 100 millions de dollars la mesure de réduction d’impôts des familles, la politique familiale vient encore diminuer l’aide à celles qui, sans être très pauvres, ont des revenus faibles ou inférieurs à la moyenne, évalue Robert Baril.

Souvent médiatisée pour son intention généreuse de « sortir les enfants de l’aide sociale », l’introduction de la prestation unifiée pour enfants réduit en fait le revenu global des familles monoparentales à l’aide sociale. « On veut sortir les enfants de l’aide sociale et de la pauvreté, mais on oublie qu’ils ont des mères », s’indigne Sylvie Lévesque, directrice générale de la Fédération des familles monoparentales et recomposées du Québec. La perte mensuelle qu’elles subissent s’élève à 8 $ si un enfant a plus de 6 ans et à 18 $ s’il est plus jeune, estime la Fédération. Pertes qui seraient compensées par la diminution des frais de garde grâce à la création de centres à la petite enfance et de services éducatifs pour les enfants de 5 et 4 ans. En fait, le gouvernement semble dorénavant privilégier la voie de la prestation de services plutôt que celle du soutien financier individuel. Fort bien, mais la formule ne convient pas à toutes, loin de là. Encore faut-il travailler, et selon des horaires standards…

« On veut sortir les enfants de l’aide sociale et de la pauvreté, mais on oublie qu’ils ont des mères. »

Le travail remplit-il ses promesses?

Pour Sylvie Lévesque, c’est clair : « Le but du gouvernement est d’économiser de l’argent pour atteindre le déficit zéro. » C’est pourquoi il pousse les mères monoparentales assistées sociales à entrer sur le marché du travail et incite les petits salariés à y rester, même à bas salaire. « Parce qu’on est pauvre, on n’a pas le droit de choisir entre travailler ou rester à la maison pour élever son enfant. La femme qui est dans une famille biparentale avec plus d’argent, elle, elle a le choix », lance Sylvie Lévesque. « Si les mères seules quittent l’aide sociale pour se retrouver dans des emplois à 12 000 $ par année, auront-elles des conditions de vie plus décentes pour autant? », s’inquiète-t-elle.

Qui plus est, rappelle le Conseil du statut de la femme dans son mémoire sur la réforme sur la sécurité du revenu : « Les recherches mettent en évidence que le bien-être de la cellule familiale domine dans les préoccupations des mères seules et conditionne leurs décisions face à une insertion socioprofessionnelle… Celles qui s’inscrivent dans une démarche d’autonomie économique se placent continuellement en situation d’arbitrage entre, d’une part, leur façon première de se définir par rapport aux responsabilités familiales et, d’autre part, leur souhait d’accéder à l’autonomie économique. » C’est pourquoi le CSF souligne que pour les femmes responsables de familles monoparentales à l’aide sociale, la voie de l’intégration au marché du travail semble moins propice si elles ne peuvent prétendre à des revenus d’emploi suffisamment élevés1.

« On culpabilise les parents, alors qu’il faudrait plutôt aborder de front la question du salaire minimum et de l’organisation du travail… »

« La pauvreté comme une maladie2 »

En même temps que s’effectue ce tournant dans l’orientation et l’organisation de l’aide financière aux familles, un virage majeur se dessine aussi dans les services sociaux destinés aux plus démunies. Dorénavant, on traite les problèmes sociaux comme on procéderait pour enrayer les maladies ou les épidémies virales. Plutôt que de prévenir les risques sociaux en facilitant l’accès aux services et en les améliorant, les institutions et les organismes communautaires sont conviés à privilégier des mesures ponctuelles avec « objectifs de résultats ». Bien sûr, derrière tout ça, il y a l’objectif de réaliser des économies en réduisant la demande de services.

C’est cette approche qui guide actuellement les concepteurs des programmes de prévention précoce des troubles de comportement, de développement des compétences parentales ou d’amélioration de l’alimentation. Une approche qui ne permet guère à qui que ce soit d’acquérir un pouvoir sur son existence, ni de s’attaquer aux causes de la pauvreté, créée largement par les mesures d’austérité. Non, on « gère » dorénavant les effets nocifs les plus flagrants en individualisant les problèmes, les solutions et les responsabilités. Ainsi, par exemple, distribue-t-on du lait ou des petits déjeuners dans les écoles et remet-on aux femmes enceintes, dans le cadre du programme OLO, un œuf, un litre de lait et une orange par jour pour prévenir les naissances de bébés au poids insuffisant. Mais une fois l’intervention terminée?… Sans compter que la plupart des mesures anti-pauvreté s’adressent, elles aussi, aux enfants (même in utero), par-dessus la tête des parents. Avec comme effet de provoquer chez ces derniers un sentiment de dépossession de ce qui leur apparaît souvent comme leur seule richesse, le pivot de leur vie : leurs enfants.

Sans nier les difficultés des parents pauvres, Christopher McAll, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, qui a étudié la trajectoire de 69 femmes chefs de famille assistées sociales de 1988 à 1994, reproche aux gouvernements d’avancer des solutions qui ne s’attaquent pas aux causes du problème. « On culpabilise les parents, alors qu’il faudrait plutôt aborder de front la question du salaire minimum et de l’organisation du travail, parce que le marché du travail ne répond pas aux besoins des personnes. »

Souvent considérés comme des partenaires pour la mise en œuvre des programmes de prévention en milieu défavorisé, les organismes communautaires en ont aussi gros sur le cœur. Carole Gélinas, une personne-ressource au Groupe d’entraide maternel de la Petite-Patrie à Montréal, parle plutôt de partenariats forcés, vu les besoins de financement des organismes. Elle déplore que les programmes soient si étroitement ciblés, alors que les organismes communautaires sont généralement issus d’un milieu qui n’est pas composé que d’extrême pauvreté. « Ils sont à la veille de nous mettre une “castonguette” à la porte pour nous financer au nombre de “pocks” des gens qui viennent chez nous », lance-t-elle.

Ce qui agace aussi Carole Gélinas, c’est le recours à de belles philosophies pour enrober l’appauvrissement de la population. « On parle de lutte à la pauvreté des enfants, mais, d’un autre côté, on nous annonce sans cesse des compressions budgétaires. Ce n’est pas cela qui va aider les tout-petits. »

Une initiative, louable au demeurant, de la Direction de la santé publique de Montréal-Centre illustre bien ce paradoxe. Au cours des prochains mois, un feuillet sera joint aux chèques d’aide sociale en vue d’offrir aux femmes enceintes des suppléments alimentaires et d’amener, par la même occasion, des femmes à participer au projet-pilote « Naître égaux, vivre en santé » qui tente de prévenir les naissances de bébés de petit poids. Le hic, c’est que la même enveloppe risque de contenir un chèque d’aide sociale amputé à cause des compressions budgétaires de 200 millions de dollars en 1997-1998. On peut donc se demander pendant combien de temps les bébés qui naissent de ces mères seront égaux aux autres et vivront en santé…

  1. Conseil du statut de la femme. Mémoire sur le document Un parcours vers l’insertion, la formation et l’emploi, Québec, janvier 1997.
  2. Michel Parazelli. « La pauvreté traitée comme une maladie. » Le Monde Diplomatique, Paris, décembre 1995.

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