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Photographie de Boliviennes avec des habits traditionnels.

Il y a 20 ans, les mujeres de polleras, ces Boliviennes qui portent l’habit traditionnel, se voyaient interdire l’entrée des restaurants, des universités, des avions et du palais présidentiel. Aujourd’hui, elles représentent la réussite économique du pays. Une réelle avancée pour les femmes du pays?

Dans une salle du vieil hôtel colonial de la place Murillo à La Paz, les jeunes femmes de l’école de mannequinat de Rosario Aguilar pratiquent leur déhanchement. Regard fier et mystérieux, sourire aux lèvres, elles n’attendent plus que les flashs des photographes. Elles ne portent toutefois pas de talons hauts ni de chemisiers révélateurs. Savamment ajusté sur leur blouse blanche, leur châle rose saumon, rouge pétant, bleu royal ou orange vif s’agence avec les multiples jupons colorés qui surdimensionnent leur croupe. Leur chapeau melon tient en équilibre sur leur tête tressée.

Ces jeunes filles urbaines arborent avec fierté l’habit de leurs arrière-grands-mères. Les Boliviennes ainsi vêtues – qu’on nomme cholitas ou mujeres de polleras (« femmes en jupes ») – sont habituellement associées aux femmes d’ascendance indigène provenant de la campagne. Affublées de ces deux étiquettes – autochtones et paysannes –, elles ont longtemps été discriminées, considérées comme pauvres et sans éducation. Ce temps est révolu.

Luxe ostentatoire

« La cholita représente maintenant le pouvoir économique », soutient Limbert Cussi, un gourou de la mode cholita à La Paz. En Bolivie, ces femmes sont partout. Et vous seriez surpris de l’état des finances de celles qui vendent des babioles au bord de la rue, prévient-il. « Elles peuvent très bien posséder plusieurs voitures, se faire conduire par un chauffeur, habiter une très belle maison et dépenser des milliers de dollars pour leur garde-robe. »

Petit, Limbert Cussi a vu la discrimination dont faisait l’objet sa mère cholita. Il a aussi compris que lorsque la mujeres de polleras est travaillante, elle peut se payer des vêtements de luxe. Aujourd’hui, le designer vend des châles de vicuña, une sorte de lama sauvage, probablement l’accessoire cholita le plus coûteux sur le marché. « La cholita est devenue la marque de commerce de la ville [NDLR : depuis 2013, elle est le symbole officiel de La Paz]. Dans quelques années, elle sera celle du pays », prédit le designer.

L’intérêt pour les jupons prend tant d’ampleur que celles qui n’ont pas d’ascendance indigène imitent les cholita. Des avocates et des médecins en viennent même à louer des tenues traditionnelles pour briller dans les soirées!

« Pauvre petite, elle va souffrir »

L’engouement pour l’habit traditionnel est d’ailleurs palpable à l’agence de Rosario Aguilar, qui célèbre tout juste sa première année. « On apprend aux mannequins à agencer leurs vêtements et à se maquiller comme de vraies cholita », énumère Mme Aguilar, avocate de profession et première Bolivienne portant l’habit traditionnel à occuper une position politique. « Ça fait 10 ans que je travaille à revaloriser la mujeres de polleras pour que les gens comprennent son importance économique, explique-t-elle. C’était important pour moi que les mujeres de polleras puissent faire un défilé de mode, monter sur la scène, et pas seulement les femmes qui portent le pantalon. »

Photohraphie de Norma Barrancos Leyva.
©Anabel Cossette Civitella

« Avant, quand naissait une fille, on disait : “Pauvre petite, elle va souffrir”. »

Norma Barrancos Leyva, journaliste cholita

Pourtant, il y a à peine quelques années, les cholitas en étaient encore à lutter pour des libertés élémentaires. « Avant, quand naissait une fille, on disait : “Pauvre petite, elle va souffrir” », se souvient Norma Barrancos Leyva, une journaliste cholita. La jeune trentenaire nous accueille dans les locaux de Radio San Gabriel, à El Alto, en banlieue ouest de La Paz. Le regard des autres s’est transformé, surtout depuis l’avènement au pouvoir du président autochtone Evo Morales, se réjouit-elle.

Evo, comme tout le monde l’appelle en Bolivie, a été le premier autochtone à accéder à la magistrature suprême en Amérique latine. Depuis son élection en 2006, il a fait beaucoup pour la valorisation de la culture indigène, en imposant par exemple l’apprentissage obligatoire d’une langue autochtone à l’école. Il est ainsi devenu un symbole de changement pour la majorité de la population.

« Grâce au gouvernement d’Evo, les mujeres de polleras ont plus de visibilité, plus d’espace », résume Norma Barrancos Leyva. Elle se rappelle son entrée à l’université, il y a un peu plus de cinq ans. Avec sa jupe plissée et son chapeau melon, elle était considérée « comme une marginale ». Aujourd’hui, de plus en plus de cholitas vont à l’école, deviennent des professionnelles, s’enthousiasme-t-elle.

Positif pour toutes?

Lorsqu’on passe la frontière bolivienne, les cholitas sont partout : vendeuses de jus d’orange, étudiantes, commerçantes, avocates… Ces femmes savent qu’elles inspirent davantage le respect qu’autrefois. Pourraient-elles ainsi donner un coup de pouce à la condition féminine en général?

Car en Amérique latine, 30 % des femmes ont été victimes de violence par leur partenaire, selon l’Organisation mondiale de la santé. La division panaméricaine de l’organisme estime que c’est la Bolivie qui fait augmenter la moyenne, avec 53 % de femmes victimes de violence sexuelle ou physique.

Yolanda Mamani ne se gêne pas pour affirmer que le « phénomène cholita » n’apporte rien de bon à la condition féminine. La discrimination existe encore, mais elle est plus subtile. Employée domestique comme plus de 137 000 Boliviennes, elle porte fièrement les jupons traditionnels. Elle est aussi membre de Mujeres Creando, un organisme féministe indépendant très revendicateur – voire radical – qui fêtera bientôt son quart de siècle.

Photohraphie de Norma Barrancos Leyva.
©Anabel Cossette Civitella

« Je ne m’identifie pas à ces femmes, car elles ne portent pas les vêtements de la cholita 365 jours par année. Elles ne savent rien de la discrimination que nous endurons encore. »

Yolanda Mamani, employée domestique et membre de Mujeres Creando, un organisme féministe indépendant

Attablée au restaurant que gère l’organisation, elle désapprouve les femmes qui s’habillent en cholitas à temps partiel, pour attirer les regards dans un défilé de mode, par exemple. « Ce ne sont pas des vraies, ce sont des opportunistes! Je ne m’identifie pas à ces femmes, car elles ne portent pas les vêtements de la cholita 365 jours par année. Elles ne savent rien de la discrimination que nous endurons encore. » Elle cite un sénateur qui a affirmé publiquement que les mujeres de polleras devaient aller à l’école… pour apprendre à mieux s’habiller. Au grand dam des féministes, les députées cholitas de l’Assemblée législative plurinationale n’ont pas bronché.

« C’est vrai qu’il y a plus de reconnaissance des mujeres de polleras. Mais il y a surtout un mouvement de folklorisation », martèle Yolanda Mamani. Slogans d’autodétermination sur les murs, pamphlets progressistes sur toutes les tables, le lieu n’a effectivement rien à voir avec une école de mannequinat.

« La cholita rebelle, qui ne se soumet pas, qui construit sa propre voie et sa propre image, peut être un catalyseur de changement pour toutes les femmes de la société », nuance la responsable de Mujeres Creando, Julieta Ojeda Marguay. Selon elle, la femme bolivienne s’éloigne de son passé de laissée-pour-compte. « Elle demande des changements. Elle est en train de rompre avec les mythes relatifs au mariage, aux stigmates sociaux, à la virginité, aux mères célibataires », assure-t-elle. Mais, comme la cholita, elle doit se rebeller pour faire valoir ses droits.

Quelques chiffres sur la Bolivie

Population :
10,6 millions d’habitants (estimée en 2014)
Peuples :
Quechua
30 %
Blancs et autochtones mêlés
30 %
Aymara
25 %
Blancs
15 %

Finances des cholitas : Les dépôts bancaires des cholitas d’origine aymara (groupe indigène majoritaire aux alentours de La Paz) se sont presque multipliés par quatre entre 2004 et 2012, passant de 2,6 à 10 millions de dollars américains. Dans la même période, le total des prêts qui leur ont été accordés est passé de 2,4 à 7,6 millions de dollars américains.

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