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Des entrepreneures du Nord et du Sud tissent des alliances. Pour faire des affaires? Certes, mais avant tout par solidarité.

Les femmes du Tiers-Monde ne sont pas restées les bras croisés en attente du « développement ». Partout, dans les capitales comme dans les hameaux, elles brassent des affaires.

Plusieurs ont joué du coude pour hisser leurs entreprises au rang des affaires respectables du Mexique, du Vietnam ou du Liban. Difficile en effet d’être une femmes d’affaires dans les pays du Sud. « Beaucoup d’entre elles ne peuvent même pas avoir un compte bancaire ou des titres de propriété, leur commerce doit être au nom du mari », explique Esperanza Moreno d’Oxfam-Québec, qui a tenu, il y a quelques années, un colloque sur l’entrepreneuriat féminin Sud-Nord.

Les entrepreneures du Sud forcent l’admiration de leurs homologues du Nord. Depuis le début des années 90, le Réseau des femmes d’affaires du Québec (RFAQ) mène des missions dans des pays en développement, notamment en Tunisie. Dans la foulée, histoire de multiplier ces échanges avec leurs homologues du Sud, quelques membres du RFAQ créent le réseau Femmes d’affaires sans frontières qui compte maintenant une trentaine de membres.

Premier terrain d’exploration : la Guinée, petit pays d’Afrique de l’Ouest, où de solides entrepreneures prospèrent. Femmes d’affaires sans frontières choisit ce pays parce que deux de ses membres fondatrices y ont déjà séjourné. L’une d’elles, Louise Gagné, est littéralement amoureuse de l’Afrique depuis son premier contact en 1964; elle collabore alors à la naissance de l’Université nationale du Rwanda aux côtés du père Lévesque. Jamais elle n’a cessé de s’intéresser au continent noir. À quelques reprises, elle y passe ses vacances… « Je ne suis pas une coopérante “professionnelle”. Je n’ai pas une expertise spéciale ou pointue qui puisse être vraiment utile. Je suis plutôt une amie qui vient donner un coup de main », déclare cette agente de développement industriel au service du gouvernement du Québec.

Petits coups de pouce

C’est dans cet esprit que se tissent les liens, d’abord fondés sur la sympathie, avec les entrepreneures guinéennes. Pas question de débarquer en Guinée pour conclure des marchés dans la minute! Louise Gagné et sa collègue Agathe Plamondon, présidente d’une boîte de communications, se mettent à leur écoute. « Les deux premiers jours de notre mission, les femmes ne nous parlaient que de crédit… ou, en fait, de “non-crédit” puisqu’elles n’y avaient pas accès! », raconte Mme Gagné encore exaspérée.

Qu’à cela ne tienne, celle-ci prend le téléphone et appelle le président de l’Association des banquiers de Guinée. « Écoutez, lui dit-elle, je parle à des femmes extrêmement prospères qui me disent que vous ne faites pas affaires avec elles. Je ne comprends pas. Votre intérêt, c’est de faire des affaires avec des gens riches. » Insulté, il est sur le point de lui raccrocher au nez. Elle insiste et obtient un rendez-vous. Une quinzaine d’entrepreneures l’y accompagnent.

Mme Gagné se remémore encore le ton méprisant adopté par le banquier : « Bonjour Mesdames… J’imagine qu’aucune de vous n’a fait affaires avec une de nos banques. » Les femmes poussent les hauts cris. « On n’a jamais accès à votre crédit, lui répondent-elles. De toute façon, on se demande si ce n’est pas mieux ainsi… avec vos taux d’intérêt à 34 %! » Le jour même, certaines d’entre elles reçoivent, par coursier, des lettres de banquiers qui leur offrent des prêts! Le rapport de force s’inverse. Un joyeux coup de pouce!

Échange de savoirs

Les femmes du Sud ont certes besoin de crédit. Toutefois, ce qu’elles sollicitent avant tout auprès des organisations de coopération internationale, c’est de la formation pour mieux faire face à leurs responsabilités de gestionnaires, estime Mme Moreno d’Oxfam-Québec. « Elles nous demandent sans cesse des sessions de formation et des services d’accompagnement. Elles ont aussi besoin de connaître les formes d’assistance qui existent dans leur propre pays, que ce soit des programmes de formation ou d’aide à l’emploi qui leur permettraient d’engager du personnel. Dans beaucoup de pays, il y a un manque d’information sur les programmes existants. »

La formation, le réseau Femmes d’affaires sans frontières en fait sa priorité. Après des missions sur le terrain et des tournées de Guinéennes en sol québécois, il concocte un projet à l’intention de ses partenaires. « Notre but principal, c’est d’appuyer les Guinéennes dans l’expansion de leur réseau d’affaires », indique Mme Gagné. « Mais on ne veut pas arriver avec nos gros sabots », précise Agathe Plamondon.

Pour ne rien imposer, elles se mettent à l’écoute des besoins exprimés par leurs consœurs. « Les Guinéennes ont parfois des difficultés à gérer leurs entreprises, poursuit Mme Gagné. Elles ont donc beaucoup à apprendre en ce qui a trait à la gestion et à la planification de leurs investissements ». Cette formation, avant tout pratique, serait assumée par des femmes d’affaires du Québec actives tant dans les services que dans la production.

Qu’on ne s’y trompe pas, soulignent les Québécoises : les femmes d’ici ont aussi beaucoup à apprendre des entrepreneures de là-bas. « Si les Guinéennes ont des difficultés dans la mise en valeur de leurs entreprises, explique Mme Gagné, elles ont tout de même une génération d’avance sur nous sur le plan de la longévité de leurs entreprises : ça fait 30 ans qu’elles sont en affaires! Dans l’échange, on a beaucoup à acquérir de ce que j’appellerais l’“élan fondamental” entrepreneur. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un qui a une idée la met à profit de sorte qu’elle tient pendant 30 ans? »

Louise Gagné est aussi impressionnée par la capacité des entrepreneures africaines de se lier à des réseaux féminins de toute nature sur leur continent, ce qu’elle a pu apprécier lors de la Conférence de Beijing, en 1995. « Moi, ça m’a beaucoup stimulée de voir ces femmes exprimer aussi clairement leurs solidarités. Depuis, j’essaie de faire en sorte que mes collègues d’ici non seulement s’intéressent à faire des affaires à l’étranger, mais comprennent que la solidarité entre femmes peut nous mener loin. C’est cette solidarité qui fait en sorte que certaines femmes résistent en situation de guerre ou de conflits. » Elle cite à ce propos les entrepreneures algériennes qui, malgré la barbarie dont elles sont victimes, continuent de travailler à la construction de leur pays.

Et les affaires? Évidemment, même si l’exercice dépasse ce cadre, les échanges avec les Africaines constituent un terrain propice pour en brasser. Jusqu’à ce jour, de petites transactions ont été conclues entre des Guinéennes et des Québécoises. Cependant Femmes d’affaires sans frontières souhaite faire mieux. En ce sens, le réseau refile les adresses de leurs partenaires à des hommes d’affaires d’ici qui vont en Afrique pour y conquérir des marchés.

« Si on peut leur apporter ce que l’on a à offrir et se rendre disponibles pour apprendre ce qu’elles veulent bien nous transmettre… Eh bien, on va faire un grand bout de chemin ensemble. »

Le Réseau Canada-Asie des femmes d’affaires contribue aussi à intensifier la présence féminine dans le commerce international. Fruit de la collaboration entre l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et la Fondation Asie-Pacifique du Canada, le Réseau s’efforce de faciliter les investissements canadiens en Asie du Sud-Est et vice versa, ainsi que de promouvoir les échanges commerciaux entre les pays visés. À cette fin, on offre notamment aux femmes d’affaires des recommandations personnelles auprès de relations d’affaires clés, l’accès à une banque de données sur d’éventuels partenaires, des informations sur les marchés et l’organisation de missions commerciales.

Pour en savoir plus long, s’adresser à Mme Manon Lessard au (514) 499-2166.

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