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« Des salaires confortables, d’excellentes conditions de vie dans des pays pourtant pauvres, un statut qui les place d’office en position de pouvoir, les coopérants ont la vie belle; et l’arrogance en partage, cingle la Sénégalaise Fatou Sow. Une arrogance qui les fait se percevoir comme une “référence” à partir de laquelle ils vous comparent, vous étalonnent. Une arrogance propre aux gens du Nord toujours sûrs d’avoir compris les problèmes de toute la planète. »

Sur la chatouilleuse question de la coopération Nord-Sud, la professeure de l’Institut fondamental d’Afrique noire de Dakar a le propos corrosif. Coopérants et coopérantes passent à la moulinette : « Quand je critique “l’impérialisme des féministes du Nord”, c’est encore et toujours d’arrogance que je parle. Mais d’après ce que j’ai vu, peu de coopérantes sont féministes. Et même, les femmes sont loin de s’engager toutes pour un motif humanitaire »…

Mettez donc au rancart les comportements conquérants. Cultivez l’humilité, l’ouverture, imprégnez-vous des valeurs ambiantes, conseille Fatou Sow. Cependant sachez jusqu’où ne pas aller trop loin. Couleur locale soit, mais ne devenez quand même pas « féministement daltonienne ». « La culture et la religion sont parfois des écrans de fumée qui servent de sauf-conduit à l’inacceptable. Les coopérantes doivent se méfier. Rien n’excuse les mutilations, l’intégrisme, la polygamie, toutes ces violences qui meurtrissent les femmes du Sud. »

Les coopérantes qui ont la cause des femmes à cœur n’ont pas la tâche nécessairement commode, concède l’observatrice : « Les résistances surgissent de toutes parts, de la population, des femmes elles-mêmes, quand ce n’est pas de leurs propres collègues. » D’où l’intérêt de créer, à plus grande échelle, une solidarité entre féministes du Nord et du Sud… ce qui ne va pas non plus sans choc et sans accroc : « Depuis vingt ans, ces groupes s’affrontent dans les conférences mondiales de femmes, les féministes du Sud se débattant pour faire entendre leur voix propre. Les Africaines, qui ont lutté contre le pouvoir colonial et néocolonial, ont longtemps refusé de reconnaître l’oppression subie dans leurs propres communautés. Mais on progresse, on commence à s’écouter, à travailler ensemble. »

Ensemble. Pour Mme Sow, le mot est d’or. « La coopérante qui travaille en Afrique apprendra à mieux se connaître si elle fait l’effort de se remettre en question, de sonder ses convictions. À l’inverse, ce contact pourra amener les Africaines à se poser les vraies questions sur leurs droits, sur l’égalité hommes-femmes, sur les comptes qu’un État doit rendre à ses citoyennes et citoyens… »

Fatou Sow ne dénie donc pas la beauté des échanges Sud-Nord. Mais elle n’en démord pas : le cadre général est bancal. Pourri. « Il est temps, après 40 ans, de se demander comment il se fait que la coopération survive encore. Elle n’aurait dû n’être qu’un coup de pouce ponctuel à des peuples qui, exsangues et essoufflés au sortir de l’exploitation coloniale, avaient besoin de se reconstruire. Pourtant elle persiste. Un bilan critique, lucide, honnête s’impose. Quels sont les gains, les réussites, les échecs, les coûts? » Le Sud a avalé suffisamment de couleuvres, considère Fatou Sow; ça ne peut plus continuer ainsi. Et de toute façon, « à moins que la coopération ne signifie “se mettre ensemble pour décider ce que chacun veut et peut”, moi, je n’y crois pas. »

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