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« On ne peut développer notre communauté sans les femmes. » Une évidence? Pourtant, sortie de la bouche d’un paysan malien, cette petite phrase a de quoi surprendre…

Les habitants de Djondougou, petit village de la brousse malienne, sont réunis sous l’arbre à palabres. Ils discutent d’un projet de développement mis de l’avant par des organisations non gouvernementales (ONG) maliennes et canadiennes dans leur village. Tour à tour, les hommes louangent les bienfaits de telle ou telle activité. Assises à l’écart, les femmes, jusqu’alors silencieuses, interpellent leurs vis-à-vis : « Un puits attend toujours d’être réparé. Que font les hommes?. »

Pour ces villageoises, prendre ainsi la parole en public relève de l’exploit. « C’est un réel apprentissage », confient-elles d’une même voix. Il y a quelque temps, il aurait été impensable de les voir se joindre à leurs pères, leurs frères ou leurs conjoints pour parler librement des problèmes du village. Et encore moins d’entendre un homme faire son mea culpa devant une assemblée : « Les femmes ont raison. Elles ont fait beaucoup de travail pour que le projet soit couronné de succès. Les hommes doivent réagir rapidement quand elles demandent quelque chose. Il faut les aider… »

Ces villageoises ont en effet déployé toutes leurs énergies pour faire en sorte que le projet d’élevage et d’agriculture tourne rondement. Réticents au départ, les hommes reconnaissent aujourd’hui leur travail. « Certains ne voulaient pas que les femmes participent aux réunions. C’était exclu. Heureusement que Kilabo, notre partenaire malien, le maître d’œuvre du projet, était là pour les convaincre et réajuster le tir », se rappelle Marco Labrie, chargé de projets au Carrefour de solidarité internationale de Sherbrooke. Pas question pour autant de baisser les bras. « Un projet de développement, poursuit-il, c’est un moyen pour faire évoluer les mentalités à travers des activités concrètes. » En l’occurrence, non seulement l’apport de biens et de savoirs, mais aussi l’établissement de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes.

De l’invisibilité à l’intégration

Cette expérience tranche avec les premières initiatives en faveur des pays du Sud! En 1949, le président américain Harry Truman clamait haut et fort qu’il allait libérer les populations du Tiers-Monde de la « souffrance » grâce à l’activité industrielle et à la hausse du niveau de vie. Les politiques d’alors ne se soucient guère des rapports de pouvoir entre les sexes; le progrès « apportera » ses bienfaits également à toutes et à tous, présume-t-on.

Mais ce discours de l’après-guerre, fondé sur l’idée d’une prospérité universelle, s’essouffle. Et la pauvreté a un visage de femme. En 1970, la chercheuse danoise Esther Boserup jette un pavé dans la mare. Résultat de ses recherches : la modernisation ne favorise pas également les hommes et les femmes. Pire, elle appauvrit ces dernières en les excluant davantage!

Les féministes s’insurgent contre cette marginalisation. L’intégration des femmes au développement devient le nouveau leitmotiv des gouvernements et des grandes organisations internationales en coopération : ainsi compte-t-on corriger les déséquilibres renforcés par 20 ans de développement. L’Agence canadienne de développement international (ACDI), considérée comme l’un des chefs de file en la matière, adopte ses premières lignes directrices sur l’intégration des femmes au développement en 1976. À la faveur de la Décennie de la femme des Nations-Unies (1976-1985), les actions à l’endroit des femmes du Tiers-Monde se multiplient.

Cette approche connaît cependant des ratés. Bien souvent, les femmes restent confinées à leurs rôles traditionnels. La chercheuse Colette St-Hilaire a exploré cette réalité en étudiant les répercussions de projets de développement financés par l’ACDI sur la population féminine des Philippines. L’un d’eux, Shield (Sustained Health Improvement through Expanded Livelihood Development), vise l’éducation en matière de santé, l’organisation communautaire et la mise sur pied d’activités génératrices de revenus. Toutefois, plutôt que d’aider les femmes à s’affranchir, le projet les lie davantage à leurs responsabilités maternelles. À preuve : à l’entrée de chaque village se dresse un grand tableau sur lequel chaque famille est représentée par une maisonnette. À l’aide de six indicateurs de santé (vaccins, nutrition, planification des naissances, etc.), on dresse le bilan de santé de chaque famille. Une colonne rouge souligne les mauvaises habitudes sanitaires… « On indiquait sur la place publique le “bon rôle” de mère. C’est toujours la mère qui était responsable comme s’il n’y avait pas d’autres facteurs, affirme Mme St-Hilaire. Après le projet, les femmes n’avaient pas plus d’autonomie, mais elles étaient devenues plus facilement “administrables”, mieux adaptées aux normes du développement. »

Tenir compte des hommes

Bref, les interventions du Nord ne changent rien au quotidien des femmes du Tiers-Monde : elles demeurent coincées aux cuisines, s’occupent des enfants et cultivent des terres qui ne leur appartiennent pas. Elles pointent du doigt les faiblesses de cette approche.

Les féministes du Nord se font le relais de leurs doléances. Pourquoi prétendre « intégrer » les femmes au développement, alors qu’elles y participent depuis toujours! Une solution de rechange apparaît avec l’approche « genre et développement » qui reconnaît l’importance des rapports entre les sexes. Le but : un développement durable et équitable auquel contribuent, à leur façon, les femmes et les hommes.

« La tendance actuelle, c’est de regarder les femmes à l’intérieur des rapports sociaux, donc des rapports de domination, de subordination. Ce n’est plus la femme qui est le problème à ce moment-là. Si elle est pauvre, il y a des raisons à cela. Il y a des rapports de classe, des rapports homme-femme, des rapports de génération. La perspective féministe a été davantage prise en compte. Pour les féministes, l’objectif, c’est d’arriver à des rapports égalitaires. Ce n’est pas juste d’émanciper les femmes, mais aussi de changer les hommes », déclare Huguette Dagenais, anthropologue et titulaire de la Chaire d’étude sur la condition des femmes de l’Université Laval.

Dans son rapport annuel de 1995, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) admet d’ailleurs que « la reconnaissance de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes ainsi que la détermination à combattre les discriminations fondées sur le sexe constituent des réalisations d’une importance comparable à celles de l’abolition de l’esclavage, de la fin du colonialisme et de l’instauration de l’égalité des droits pour les minorités raciales et ethniques. »

Au Québec, dès le milieu des années 80, le Comité québécois des femmes et du développement, formé d’universitaires et de représentantes d’ONG, de groupes de femmes et de syndicats, promeut l’adoption d’une approche féministe pour le développement.

Le travail porte fruit. À l’écoute de leurs partenaires du Sud, certaines ONG innovent, comme Développement et Paix qui, bien ancré à sa base, cherche à mettre en œuvre une politique « genre et développement » non seulement pour ses interventions sur le terrain, mais aussi au sein de sa structure. « Si les ONG et l’ACDI ont évolué, c’est grâce à la persévérance du mouvement des femmes. Toute cette réflexion provient des groupes de femmes du Sud qui ont été entendus par les femmes d’ici. Et ce sont elles, à travers les ONG, qui ont contribué à faire avancer les choses », précise Hélène Lagacé, ex-coordonnatrice du Comité québécois des femmes et du développement de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

Féminisme = ethnocentrisme?

De la théorie à la pratique, la marche est haute. « L’approche “genre et développement” est difficile à appliquer sur le terrain parce que vous remettez des choses en question. Allez dire à un dominant que vous voulez changer ses privilèges… », clame Mme Dagenais. La résistance des hommes freine donc le changement, aussi bien dans les bidonvilles de Bogotá que dans les bureaux climatisés des instances onusiennes à New York.

Pour les activistes, la marge de manœuvre est mince. Leurs revendications sont difficiles à faire passer au sein des grandes agences de développement qui ont tendance à privilégier « l’intégration des femmes au développement », moins dérangeante. De plus, à l’intérieur des organisations, les femmes sont minoritaires-et les féministes doublement. « Surtout, il ne faut pas utiliser le terme “féminisme”, prévient Mme Dagenais. Ça fait sauter au plafond »! Pour museler les militantes, on les taxe d’« ethnocentristes ». « Comme si le développement ne l’était pas!, ironise Huguette Dagenais. Quand on introduit une technologie dans un pays, on part de notre point de vue; elle existe cette part d’ethnocentrisme. Mais dès que ce sont des demandes de féministes, tout de suite, on sort les épouvantails… »

Les féministes occidentales exportent-elles leur façon de voir le monde en faisant fi des différences culturelles? Foutaise, répondent les militantes. Même combat bien sûr, mais stratégie différente. « On se rend souvent compte que les femmes adoptent des tactiques différentes pour lutter contre la violence, par exemple. La violence n’est justifiée dans aucune culture, ça reste une violation des droits de la personne. Par ailleurs, les changements que proposent les groupes de femmes au Sud s’appuient sur leurs pratiques culturelles », remarque Mme Lagacé qui travaille aujourd’hui au sein d’une ONG montréalaise.

C’est plutôt un réel échange qui s’est instauré au fil des ans entre les femmes d’ici et d’ailleurs. D’égales à égales. Louise Beaudry, activiste de la première heure au sein de groupes de femmes et d’ONG, en témoigne : « J’ai tellement appris avec les femmes du Sud. Et je ne suis pas la seule. Il ne faut pas oublier que nos cuisines collectives, ça vient du Pérou! Quand j’ai la chance d’aller les rencontrer sur le terrain, je reviens toujours pleine d’idées… J’ai d’ailleurs l’intention de créer ici, à Saint-Gabriel-de-Brandon, des tontines* comme on le voit dans le Sahel. »

Selon elle, au-delà des frontières, les femmes sont solidaires, surtout en ce moment où l’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international au Sud, et les pressions des milieux financiers au Nord, les prennent en otage. Partout le même résultat : des réductions dans les services publics. « Au bout du compte, les femmes écopent », souligne Mme Beaudry.

L’heure est aux compressions dans le milieu de la coopération internationale. Au pays, les récentes compressions de l’ACDI ont fait mal aux ONG; le Comité québécois femmes et développement, porteur de tant d’initiatives, en a été victime de plein fouet.

La solidarité entre les femmes du Nord et du Sud n’a jamais été aussi cruciale.

  1. * Association de personnes qui versent de l’argent dans un fonds commun, distribué à tour de rôle à chacune d’elles.

Pour en savoir plus :

  • Dagenais, Huguette et Denise Piché. Femmes, féminisme et développement, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1994.
  • St-Hilaire, Colette. Quand le développement s’intéresse aux femmes, le cas des Philippines, Paris, Éditions L’Harmattan, 1995.
  • Guide sur l’intégration des femmes au développement international, produit par le Comité permanent sur le statut de la femme de l’Université de Montréal. On peut le commander par téléphone au (514) 343-6661, poste 1668.

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