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« On s’en va aider. Mais ce qu’on entend exactement par aller aider, au fond on ne le sait pas vraiment. On s’embarque lestées d’une ration égale d’ignorance et de bonnes intentions. Notre perception du pays où l’on va est “en creux”; ses carences, on les connaît sur le bout des doigts, mais ce que les gens ont dans le ventre, ce qu’ils sont capables de faire, on n’en a souvent aucune espèce d’idée. Une chose est sûre : si tu pars “sauver le monde”, tu te berces d’illusion; une coopérante ne sauvera jamais rien ni personne. »

Écouter Monique Foley vous « raplombe » la mystique boy scout. Les autres volontaires interrogées font écho à son verdict sans fard. En amour, en amitié, en affaires, les meilleurs deals reposent sur le « donnant-donnant ». La coopération ne fait pas exception.

« Il faut faire sa place »

Monique Foley abat ses cartes sans tricher : « Je n’ai pas du tout l’âme missionnaire. Je suis partie pour travailler dans un autre pays, et tant mieux si je pouvais aussi rendre service. » C’est surtout l’âme militante que Monique avait. Avec ses années de participation à des groupes d’aide aux pays en développement, son admiration géante pour l’entêtement d’un peuple à se tenir debout, son engagement féministe, et son goût fou du voyage pour lier le tout, on la retrouve à 38 ans, en 1993, spécialiste en communication sociale dans un collectif de femmes au Nicaragua. « Je connaissais le pays pour y avoir déjà séjourné en 1988. Je pensais m’intégrer vite! Pas du tout. Visiter un endroit est une chose. Y travailler en est une autre. »

Les premiers mois, c’est connu, la coopérante est plus du bois mort qu’un actif. Il faut du temps, on n’y coupe pas. Monique en a mis beaucoup avant de saisir les subtilités de la culture ambiante, s’imprégner de l’idéologie féministe véhiculée par le collectif… « et se démêler dans les médias locaux! » Du temps aussi pour apprivoiser ses partenaires. Elle s’est retrouvée parachutée dans un groupe solide, déterminé. Et vaguement désabusé : « Ça n’a pas été tout seul. Le premier choix des filles était de travailler avec une vraie journaliste du pays. C’est par manque d’argent qu’elles se sont tournées vers SUCO, l’organisme qui m’a engagée. En plus, elles s’attendaient à ce que je sache tout faire : photo, montage, informatique, tout! Et pour compliquer les choses, une autre coopérante m’avait précédée et ça n’avait pas cliqué fort. Elles ont quand même fini par reconnaître mes compétences pratiques en communication, mon expérience en éducation populaire et ma connaissance du mouvement des femmes. On s’est ajustées. Mais il faut faire sa place. »

Par ailleurs, entre projet et réalité, il y a souvent un fossé. Monique Foley devait au départ travailler étroitement avec une homologue à qui, le moment venu, elle aurait passé le flambeau. Ladite homologue a été recrutée… après deux ans. « Au début, ce changement au programme m’a déroutée. Puis j’ai pris le taureau par les cornes : au lieu de former une seule fille, j’ai organisé des ateliers pour le groupe au complet! » Durant trois ans, Monique a donné tout ce qu’elle savait. « Si je les ai aidées? Oui, je crois. Mais j’ai surtout appris beaucoup. Vivre au jour le jour dans un collectif qui revendique des changements féministes de société, c’est formateur et fascinant. J’ai touché aussi à une vraie solidarité sociale. Et puis, je me connais mieux, avec mes limites. J’ai changé, énormément. » Quant à savoir à qui rapporte le plus cette expérience, Monique Foley n’a pas la réponse vaseuse : « C’est comme faire un enfant; ca tient de l’altruisme ou de l’égoïsme? Va savoir. »

Une certaine délicatesse…

« Nous voulions aller dans un pays où nous pourrions vivre d’égal à égal avec les gens. Mon mari connaissait le Cambodge pour y avoir déjà travaillé dans des camps de réfugiés. Sauf que ce ne fut pas aussi simple… »

À 52 ans, Chantal Mallen-Juneau est partie un an enseigner la physique au Cambodge. Elle tranche : donner est difficile, recevoir l’est encore plus. « C’est humiliant de s’apercevoir qu’on ne sait pas. Les professeurs à qui j’enseignais ne se rendaient pas compte à quel point leur niveau de connaissances était déficient. Ma présence le leur signifiait durement. Et puis nous, les coopérants, exerçons une influence directe sur la vie des gens. Pour venir à mes cours, mes étudiants devaient s’absenter de leur travail, donc se priver d’un revenu dont dépendait souvent la survie financière de leur famille. À l’effort d’apprendre s’ajoutait la privation. » Apprendre d’une femme, « en plus » : rien pour aider à faire avaler la pilule.

Une certaine délicatesse s’imposait. « Il faut être capable de faire sentir aux gens que si on leur apporte tel savoir, en revanche, on serait bien en peine de se débrouiller dans une foule de situations qu’eux maîtrisent avec brio. Autrement dit, il faut instaurer un équilibre entre les forces. Etre juchée sur un piédestal, c’est très inconfortable. »

Chantal Mallen-Juneau ne joue pas au chat et à la souris sur les avantages du travail : « Se sentir utile, c’est très, très agréable comme sentiment. » N’enjolivons pas non plus, modère-t-elle : « S’intégrer à une culture, c’est plus simple à dire qu’à faire. Sans compter que parfois, tu te demandes jusqu’à quel point tu dois adhérer à cette nouvelle culture. Prenons l’intimité par exemple. Là-bas, cette notion n’existe pas. Nous avons essayé de baliser un peu notre territoire, mais notre coquille douillette d’Occidentaux, il a fallu l’oublier… Autre cas, la tricherie. Personne ne s’en formalise. L’avenir entier d’une famille pèse de tout son poids sur les épaules d’un seul enfant, il est donc normal qu’il prenne tous les moyens pour réussir. Là, j’ai réfléchi et j’ai dit : “Non, ça ne va plus.” Mais je ne pense pas qu’on ait compris ma réaction… » Ces situations qui forcent à se resituer, à réévaluer ce qui semblait tenir de l’évidence, la coopération en regorge. « Tant mieux pour nous, juge Chantal Mallen-Juneau. Ce qu’on gagne surtout à coopérer? Beaucoup de questions. C’est bousculant, mais enrichissant. Même si une fois revenue, on n’a toujours pas trouvé les réponses. »

Elle a l’impression d’avoir laissé en pays khmer un certain héritage : un peu plus de confiance en leur potentiel, quelques connaissances… et un petit coup de pouce aux femmes. « Toutes les fois que je le pouvais, je mettais les rares femmes du groupe en évidence. Au besoin, je créais les occasions! Ça m’apparaissait essentiel d’en faire un peu plus pour elles. » Un an c’est court, trop court. « Pour que la coopération porte, il faut une suite, une relève, une continuité dans le travail qu’on a accompli. Bien que pour eux là-bas, cette adaptation successive à des mentalités, à des langues, à des gens qui viennent leur dire “il faut faire ceci ou cela”, c’est loin d’être évident. Ils s’accommodent des règles du jeu, mais… leur donne-t-on vraiment le choix? »

« Je les ai vu changer! »

Quand ses étudiantes maliennes ont contesté l’horaire qu’elle leur proposait, Danielle Pinsonneault a jubilé : « Elles savaient ce qu’elles voulaient et elles trouvaient les arguments justes pour défendre leur point de vue. Mes petites leçons d’affirmation avaient porté! »

Après avoir vécu quarante ans sans que ne l’effleure l’idée de faire de la coopération, la formatrice de la CEQ ratisse depuis dix ans le Mali et le Burkina, entre autres pays d’Afrique. Sa mission : enseigner aux enseignantes à prendre leur place au sein des structures syndicales.

Une rencontre entre syndicats d’enseignants de pays francophones a chamboulé sa vie. « Avec une collègue, j’avais bâti un cours afin d’inciter des enseignantes de la CEQ à être plus actives syndicalement. Les représentants maliens s’y sont intéressés : “On a le même genre de problème chez nous.” C’est ainsi que j’ai mis le doigt dans l’engrenage de la coopération et tout le bras y est passé! » Aujourd’hui, elle en rit. Pourtant, au début, tout n’a pas marché comme sur des roulettes. Il lui a fallu, entre autres, persuader l’omnipotente nomenklatura masculine du syndicat malien qu’elle détenait la compétence. Des négociations rudes et humiliantes, dont elle garde encore un goût amer. Mais dès que les échanges avec les femmes se sont engagés, la complicité s’est installée. Elle a compris qu’on comptait sur elle. « Ces enseignantes avaient toute une côte à remonter. Leurs collègues les ignoraient totalement. Dans les réunions syndicales, par exemple, si l’une d’elles prenait part à la discussion, on ne se donnait même pas la peine de noter ses propos au procès-verbal. C’est dire. Il fallait donc les munir d’outils théoriques pour accroître leur participation, mais plonger aussi dans les profondeurs culturelles et sociales universellement répandues qui font qu’une femme n’ose pas, qu’elle est persuadée de ne pas pouvoir, etc. » La formation, étalée sur dix jours, est donnée en tandem avec une syndicaliste malienne, « une précaution absolument essentielle pour s’assurer que le cours colle à leur réalité. »

Aider des femmes à s’affirmer dans un pays musulman lourd de traditions comporte son lot d’obstacles. La coopérante a dû réviser son petit livre rouge du féminisme : « Quand mes étudiantes demandaient : “Et chez vous, les femmes font comment dans telle situation?” Je leur disais : “Laissez faire la manière québécoise, française ou autres. Partons de ce que vous, vous vivez et voyons quelles barrières on arrive à faire tomber, petit à petit”. »

Autre latitude, autres certitudes : « Au début, par exemple, je dénigrais la polygamie. Mon Dieu quelle horreur! Peu à peu, j’ai compris qu’en région rurale, la survie des femmes dépendait presque de ce mode d’organisation. Elles ont tant à faire avec les enfants, les travaux aux champs et tout le reste que, seules, elles n’y arrivent pas. Mon expérience en coopération a assoupli mes jugements cassants sur les êtres et les choses. »

La formatrice de la CEQ a rencontré son groupe de Maliennes à trois reprises. « D’une fois à l’autre, je les ai vu changer, prendre du pic. L’une d’elles est maintenant députée, certaines travaillent dans des bureaux syndicaux, d’autres encore ont mis sur pied leur petit commerce. Des miracles non, des progrès oui. » Danielle Pinsonneault, qui sillonne toujours le continent noir, ne peut s’empêcher d’être enthousiaste quand elle soupèse le remue-ménage que la coopération a provoqué en elle. « Ces femmes vivent avec des hommes qu’elles n’ont pas choisis, elles sont sans moyens, dévalorisées plus souvent qu’à leur tour et pourtant elles rient, se montrent curieuses de tout, et ne se payent pas de dépression. Devant ça, comme Québécoise, on n’a plus le droit de perdre courage. Je les admire. Si un jour l’Afrique s’en sort, ce sera grâce à ses femmes, j’en ai la conviction. »

Elle écourte la conversation. « Je dois partir. J’ai une démarche à faire pour un groupe d’immigrants que j’aide à s’intégrer. Avant, je ne me préoccupais pas de ces questions. Mais quand on a soi-même ressenti le dépaysement, quand on a frôlé de près une autre réalité, notre perception du monde passe moins par la tête et plus par le corps et le cœur. On change, tu comprends. Coopérer donne un sens à la vie. » Un « bénéfice marginal » non négligeable.

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