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Photographie de Diane Doyon, fondatrice des Cercles de leg.

Le travail chez les 50-64 ans – stop ou encore?

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Journaliste indépendante, Jacinthe Tremblay s'intéresse particulièrement aux enjeux économiques et sociaux. Elle a collaboré à plusieurs publications québécoises : L’Actualité, Commerce, HEC Mag, Sélection, Les Affaires et Le Devoir. De 2001 à 2008, elle signe la chronique hebdomadaire Vie au travail et de nombreux dossiers dans le quotidien La Presse. Elle est l'auteure du livre Entretiens avec Henry Mintzberg, paru en 2010.

Ça y est. Celles qui, les premières, ont investi massivement le marché du travail – pour y rester – amorcent déjà le dernier tournant avant la sortie ou sont sur le point de tirer leur révérence. Certaines espèrent ce moment. D’autres le redoutent, le refusent même. Incursion au sein d’un groupe éclaté.

Que de portes elles ont ouvertes – et souvent enfoncées – pour avoir un emploi et, surtout, rester sur le marché du travail. Elles ont étudié plus longtemps, milité pour la création de garderies, bataillé pour des congés de maternité payés et pour l’équité salariale. Elles ont, les premières, accédé en grand nombre aux professions libérales et, pour certaines, à des postes de direction. Entre autres…

Quel contraste avec le rapport au travail salarié de leurs mères ! Quand les actuelles cinquantenaires et des poussières sont nées, de la fin des années 1940 à la fin des années 1950, la grande majorité des femmes restaient à la maison « parce qu’elles avaient trop d’ouvrage ». En 2006, les deux tiers des femmes dans la cinquantaine occupaient un emploi ou en cherchaient un. C’est le double des 50- 59 ans de 1976.

Ces filles du baby-boom font aujourd’hui face à un autre chambardement : apprendre à devenir de « vieilles » travailleuses. Dans le jargon des statistiques, s’entend. Comment vivent-elles le temps qui leur reste ? Comment voient-elles la suite ? C’est selon…

Les 50-64, un groupe éclaté

« Sous l’angle de leur présence sur le marché du travail, les femmes de 50 à 64 ans sont loin de constituer un groupe homogène », souligne d’entrée de jeu Suzanne Asselin, de l’Institut de la statistique du Québec. À titre d’exemple, en 2006, la proportion de celles qui occupaient ou cherchaient un emploi passait de 76% chez les 50 à 54 ans à 28%chez les 60 à 64 ans.Cette différence dans le taux d’activité se traduit, entre autres, dans les revenus. La même année, les gains des 50 à 54 ans, toutes sources confondues, atteignaient 31 500 $. Chez leurs aînées de 10 ans, ils étaient de 20 860 $, un écart de plus de 10 000 $ !Même au sein de chacune de ces cohortes de cinq ans, on trouve une très grande diversité de parcours, de statuts d’emploi et de revenus. De projections dans l’avenir aussi.

Les témoignages de nos «mutantes» en offrent un bel aperçu. À 51 ans, Esther carbure avec bonheur à l’apprentissage d’un nouveau boulot payant. Pendant ce temps, Françoise digère mal son premier congédiement en carrière, à 51 ans. Et tandis que Muriel, travailleuse autonome à 62 ans, ne voit pas de retraite dans sa mire, Madeleine, 56 ans, chez le même employeur depuis plus de 20 ans, se prépare à partir.

Les chercheuses Armelle Spain, Lucille Bédard et Lucie Paiement, du Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT) de l’Université Laval, ont cherché à dresser un portrait de la perception du travail au féminin après le mitan de la vie. Elles ont mené des entrevues en profondeur avec 20 femmes âgées de 45 à 62 ans. «Nous avons été incapables d’établir une catégorisation adéquate de ce groupe tant la perception de ces femmes prenait des formes variées, selon leur situation professionnelle et conjugale », résume Mme Spain.

Mais quand on scrute les chiffres, un important constat s’impose. C’est en franchissant le cap des 55 ans que les boomers entrent dans la zone où tous les signaux des grands bouleversements se mettent à clignoter .

Quelle Liberté 55?

Les femmes de cette génération ont été bercées par les appels de la sirène « Liberté 55 ». Leur retrait progressif du marché du travail a toutefois peu à voir avec un départ pour une retraite dorée, nourrie de loisirs et bien« pensionnée ».>«Dans le secteur manufacturier, les femmes sont considérées “vieilles” beaucoup plus tôt. Avec les mises à pied massives, bon nombre d’entre elles n’arrivent pas à dénicher des emplois à temps plein aussi rémunérateurs. Elles se tournent donc vers le temps partiel, surtout dans les secteurs des services et des commerces », explique Diane-Gabrielle Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir de la Téluq.

Photographie de Diane-Gabrielle
Tremblay.
Faute de pouvoir compter sur une retraite dorée, les femmes sont nombreuses à se tourner vers le temps partiel pour réduire le rythme, estime Diane-Gabrielle Tremblay, professeure en économie et gestion à la Téluq

Des cadres et des professionnelles font également partie des « atypiques » des statistiques : travailleuses autonomes, contractuelles, à temps partiel et « nouvelles » retraitées. « Ces femmes travaillent sous grande pression en fin de carrière, et souvent plus de 35 heures par semaine. Le temps partiel ou le travail autonome, quand ce n’est pas la retraite accélérée, font partie de leurs stratégies pour réduire le rythme », précise la chercheuse.

C’est aussi à 55 ans qu’apparaît un autre phénomène portant un dur coup à la situation financière de plusieurs femmes : la hausse fulgurante de la solitude – résidentielle, s’entend. Si 20%des femmes vivent seules à 55 ans, elles sont déjà près de 30 % 10 ans plus tard, et 40%à 75 ans. En plus de payer seules les factures, ces quinquagénaires voient leur revenu total moyen chuter considérablement. En 2006, les 55 à 59 ans gagnaient en moyenne 25 490 $, toutes sources confondues, soit 5 000$ de moins que les 50-54, à 31 500 $. La solitude résidentielle des femmes, combinée à leur baisse de gains, ouvre la voie à la « féminisation de la pauvreté » de l’âge dit d’or, selon les termes d’Armelle Spain.

D’une planète à l’autre

Il n’y a pas si longtemps, les psychologues du travail représentaient le parcours de la vie adulte par les planètes Études, Travail (la plus grosse) et Retraite, qui se succédaient sans se toucher dans la galaxie de l’existence. Jacques Limoges, docteur en éducation, conseiller d’orientation et professeur associé à l’Université de Sherbrooke, décrit les transformations de leur taille et de leur alignement : « La planète Études a grossi, et les habitants de la planète Travail la visitent de plus en plus. La planète Retraite est devenue un satellite sur lequel les gens vont et viennent, allant se balader sur les deux autres, parfois en simultané. »

Si cette nouvelle carte du ciel concerne aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières pourraient s’y promener encore plus allègrement. « Pendant leur vie professionnelle rémunérée, les femmes ont jonglé avec de multiples tâches et intérêts, aussi bien au travail qu’à la maison. Aux âges mûr et d’or, ce parcours chargé devient une force. Elles sont moins touchées par l’ennui », avance Diane Doyon, ex-gestionnaire en ressources humaines dans la fonction publique fédérale et fondatrice des Cercles de legs.

Passer le flambeau

Savoir rester. Savoir partir. Depuis 2005, les Cercles de legs, une initiative de la Sherbrookoise Diane Doyon, favorisent ces deux apprentissages indispensables à un dernier tour de piste serein.

Au fil de sept rencontres de trois heures, les participants dressent d’abord le bilan de leur carrière, puis identifient des façons de transmettre les acquis qu’ils jugent les plus importants. « La perspective de léguer réconforte, atténue l’angoisse normale de quitter un univers dans lequel on a tant investi pour aller vers l’inconnu, sans laisser de traces », résume la «mère » des Cercles, longtemps gestionnaire en ressources humaines dans le secteur public, aujourd’hui travailleuse autonome. Plans détaillés de transition, transmission orale ou écrite des secrets du métier, partage de ses contacts, réalisation d’un nouveau projet : voilà autant d’héritages imaginés par les participants d’une vingtaine de Cercles de legs depuis 2005.

Pour en savoir plus, contactez diane.doyon@sympatico.ca ou lisez Pour un troisième tiers de carrière porteur de vie. Vade-mecum, de Jacques Limoges, le chercheur qui a inspiré à Diane Doyon la création des Cercles de legs… avant de devenir son mari, au début de sa cinquantaine.

Certaines effectueront ces périples interplanétaires par plaisir, d’autres par obligation. Sans en comprendre exactement les raisons, les statisticiens constatent également l’augmentation de ces va-et-vient. À un point tel qu’ils arrivent mal à s’entendre sur la définition de la retraite en 2010. Dans une étude réalisée au Centre Urbanisation, Culture, Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Stéphane Crespo, aujourd’hui à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), a observé plus d’une dizaine de trajectoires possibles en fin de carrière.

Une autre forme de liberté

Heureuses au travail, les 50 à 64 ans ? Plutôt, avons-nous découvert. Et surtout très heureuses de travailler, malgré tout ! «Nos recherches ont démontré l’importance du travail comme lieu privilégié de développement et comme source d’apprentissage pour les femmes. Elles ont un désir de grandir par le travail qui n’a rien d’égocentrique. Elles veulent aussi apporter une contribution sociale significative », note Armelle Spain.

Diane-Gabrielle Tremblay renchérit : «Dans la cinquantaine, en général, les enfants sont partis de la maison. Il y a plus de place pour les activités personnelles et sociales. Et pour celles qui ont des adolescents, généralement des professionnelles, les préoccupations parentales deviennent plus cérébrales que logistiques. »

« Ma quarantaine a été un gros tourbillon de lunchs, de lavage, de job et de soins à ma mère malade. Du deuil de mes deux parents aussi. J’ai maintenant du temps pour moi et pour goûter la joie d’être grand-mère », raconte Sylvie Auger, 58 ans. Cette fonctionnaire fédérale, qui a élevé seule un fils maintenant âgé de 30 ans, prendra sa retraite à 60 ans, avec pleine pension. Pas de retour au travail en vue, même à temps partiel. « J’ai la chance d’avoir déniché, étant jeune, un emploi permanent et syndiqué. »

Entre l’ombre et la lumière

Bien qu’elle se réjouisse qu’il se trouve des 50-64 qui, comme Sylvie Auger, feront le passage « classique » entre les planètes Travail et Retraite, Armelle Spain s’inquiète. « Il y a un réel danger qu’on profite du fait que les femmes aiment travailler, qu’elles ont le désir de servir, pour faire retomber sur leurs épaules les conséquences du financement inadéquat des soins à domicile et du réseau d’hébergement des personnes âgées, par exemple. Et elles paieront cher le prix de la crise financière, dans la mesure où elles n’arriveront pas à rattraper à temps leurs pertes d’épargnes, déjà insuffisantes et inférieures à celles des hommes de leur âge », relate-t-elle.

Diane-Gabrielle Tremblay est aussi préoccupée par la « féminisation» de la pauvreté chez les gens âgés, notamment liée à la plus grande présence des femmes parmi les travailleurs à temps partiel et à leurs revenus moindres,malgré l’équité, qui se traduisent par des revenus de pensions publiques et privées faméliques.

« Mais il y a plusieurs indices d’espoir », s’empresse-t-elle d’ajouter, appuyant sa prédiction sur les observations de grand progrès chez les cohortes qui franchiront le cap de la cinquantaine dans les prochaines années. En 2006, le revenu total moyen des femmes de 45 à 49 ans, à 33 340 $, frôlait 75% de celui des hommes du même âge, soit 45 080 $. « Les cohortes qui suivent ont eu un parcours moins sinueux. Elles sont plus instruites. Et elles évoluent dans un univers marqué par les victoires importantes des nombreuses batailles menées par les femmes nées dans les années 1950 et au début des années 1960 », rappelle Armelle Spain.

La suite sera-t-elle plus douce pour les filles des 50-64 ans ? Difficile à dire.Chose certaine, elles auront de qui tenir !

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