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Illustration : Une histoire qu'on nous raconte à moitié.

Une histoire qu’on nous raconte à moitié

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Étudiante en droit à l'Université McGill et diplômée en journalisme de l'UQÀM. Elle s'intéresse aux enjeux féministes, à travers son blogue sur le site du journal VOIR. Elle collabore également au magazine L’actualité web ainsi qu'à la chronique, la Chaire des genres, de l'émission Médium Large à Ici Radio-Canada Première.

Histoire a beau être un mot féminin, celle du Québec évacue trop souvent l’apport des femmes à la construction de notre société. La Gazette des femmes se penche sur cette lacune qu’il faudra bien, un jour, corriger.

Il y a bientôt 35 ans, le Collectif Clio publiait L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, premier ouvrage consacré à l’histoire des femmes québécoises depuis les débuts de la colonisation. Ce livre volumineux s’ouvre sur une anecdote évocatrice : Anne, 7 ans, questionne sa mère sur ses aïeules. Celle-ci ne parvient pas à lui dire ce qu’ont fait ses arrière et arrière-arrière-grands-mères. Lorsqu’il s’agit d’Histoire, pose-t-on, ce sont avant tout les actions des « grands hommes » qu’on raconte et glorifie. Hormis la poignée de figures célèbres habituelles, de Marguerite Bourgeoys à Thérèse Casgrain, les femmes sont considérées comme « historiquement in-signifiantes », concluent les historiennes Marie Lavigne, Jennifer Stoddart, Micheline Dumont et Michèle Jean en introduction de leur ouvrage. Constat insoutenabFle, car on ne peut faire le récit de l’évolution d’une population en relatant seulement les actions des hommes.

Photographie de Micheline Dumont.
©Martin Blache

« Les hommes, la société masculine, il n’y en a encore que pour eux : on ne se met pas dans la tête que ce que les femmes ont vécu pourrait être le sujet de l’histoire du Québec. »

Micheline Dumont, historienne et professeure

Remédiant partiellement à cet effacement des femmes, L’histoire des femmes au Québec a connu, au début des années 1980, un succès considérable. L’ouvrage s’est écoulé à plus de 35 000 exemplaires et a été réédité en 1992. Mais malgré cet engouement, force est d’admettre qu’en 2015, on peine toujours à faire entrer les femmes dans le courant principal de l’Histoire. « On continue de poser l’homme comme sujet de l’Histoire, explique Micheline Dumont. Les hommes, la société masculine, il n’y en a encore que pour eux : on ne se met pas dans la tête que ce que les femmes ont vécu pourrait être le sujet de l’histoire du Québec. »

L’historienne indignée, telle qu’elle se présente dans son dernier essai Pas d’histoire, les femmes (Les éditions du remue-ménage, 2013), souligne que les Québécoises formulent des revendications, agissent sur la scène politique et dans la société depuis plus de 100 ans. Elles « font » l’histoire à proprement parler. Mais lorsque vient le temps d’attester leur participation au grand récit collectif, c’est comme si elles couraient à côté d’un train en marche. « Personne ne leur dit : “Sautez dedans!” » lance Mme Dumont. Elle prend pour exemple les mobilisations étudiantes du printemps 2012 : « Les femmes étaient présentes, elles parlaient, donnaient leur point de vue féministe sur la lutte étudiante, mais que retiendra-t-on de leur apport à cet événement historique? »

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Il faut dire que cette omission des femmes dans l’histoire n’est pas propre au contexte québécois — loin s’en faut. Pour Denyse Baillargeon, historienne et auteure de Brève histoire des femmes au Québec (Boréal, 2012), de manière générale, l’histoire des femmes vient bousculer un schéma rassurant, un ronron, une conception à laquelle on est habitué. « L’histoire des femmes dérange. Elle vient souvent nuancer l’image qu’on se fait des grands hommes, des grands événements. Elle offre un point de vue soudainement moins glorieux. Elle oblige à se questionner… »

Photographie de Denyse Baillargeon.

« L’histoire des femmes dérange. Elle vient souvent nuancer l’image qu’on se fait des grands hommes, des grands événements. Elle offre un point de vue soudainement moins glorieux. Elle oblige à se questionner…  »

Denyse Baillargeon, historienne et auteure de Brève histoire des femmes au Québec

Mme Baillargeon cite en exemple le cas de Louis-Joseph Papineau. Toute personne s’intéressant à l’histoire du mouvement nationaliste et à la résistance des patriotes peut effectivement avoir du mal à admettre que, malgré ses ardeurs insurrectionnistes, Papineau était, à certains égards, réactionnaire. « Il s’opposait vertement au droit de vote des femmes! Mais évidemment, on n’aime pas le rappeler, ça vient entacher cette figure adorée », remarque l’historienne. Elle ajoute : « Lorsqu’on introduit la question des femmes dans l’histoire, tout devient moins glorieux. Dans ce cas-ci, elles viennent brouiller un récit qu’on préférerait linéaire et, autant que possible, héroïque. »

Le récit de l’histoire du point de vue des femmes, particulièrement si on y superpose une analyse féministe, amène parfois une perspective plus sombre sur certains événements historiques qu’on voudrait célébrer sans réserve. Il vient tempérer des « nostalgies bien masculines ». C’est ce que rappelait Micheline Dumont dans une lettre ouverte parue en 2003 dans Le Devoir (et consignée dans son récent essai), à l’occasion de la sortie d’un documentaire du cinéaste Pierre Brochu sur l’ébullition culturelle et sociale du tournant des années 1970 au Québec, Les enfants d’un siècle fou. Elle déplorait qu’on minimise encore ce qui, selon elle, constituait la seule poussée libertaire ayant vraiment fait bouger les choses dans le Québec des années 1970, à savoir la révolution féministe. Elle rappelait aussi que le « parti pris masculin » du récit proposé, comme c’est trop souvent le cas, venait gommer des aspects moins réjouissants de la période commémorée. Combiné à l’omission habituelle de l’apport des femmes au changement politique et social, ce parti pris éludait également certaines failles à même l’« ébullition » qui était célébrée. Elle écrivait : « [On] s’est bien gardé d’aller interroger ceux et surtout celles qui portent toujours le flambeau et dont les éclats de voix nous semblent désormais si dérisoires. Je pense à Clémence DesRochers, aux militantes du Front de libération des femmes, au Centre des femmes, à Anne-Claire Poirier et son équipe qui ont lancé la série En tant que femmes à l’ONF en 1973, à Lise Balcer, à Jovette Marchessault, à Donna Cherniak… » Bref, toutes celles qui ont eu le malheur de croire que cette ébullition culturelle était « bien davantage qu’un gros party ».

Sur la voie de desserte

Pour faire entrer les femmes dans l’Histoire, il faut revisiter son enseignement comme son étude. À ce chapitre, on peut raisonnablement se demander si le milieu savant, en histoire, est une chasse gardée masculine. Pour Micheline Dumont, le problème, c’est surtout que l’histoire des femmes demeure un sujet d’étude périphérique, optionnel, de sorte qu’il y a « quantité d’étudiants et d’étudiantes qui sortent de leur cursus en histoire sans même savoir qu’il existe une telle chose que l’histoire des femmes. Les autres thèmes sont souvent jugés plus attrayants, plus importants ». Elle souligne : « Il y a quelque chose de très important qui s’enseigne dans les universités du seul fait de ne pas être enseigné! »

Ce n’est pas tant l’absence de l’histoire des femmes des universités ou même des programmes d’enseignement au primaire et au secondaire qui inquiète Denyse Baillargeon. Le réel problème, selon elle, serait plutôt qu’on s’entête à traiter des femmes « à part », comme si leur participation à l’Histoire n’était qu’auxiliaire. On pourrait d’ailleurs en dire autant de tous les groupes marginalisés (autochtones, groupes issus de l’immigration, etc.). L’histoire des femmes demeure un détail qui ne change jamais vraiment le récit. « Le message qu’on envoie aux femmes, au fond, est le suivant : oui, vous avez fait des choses, mais ça n’a pas changé grand-chose », déplore l’historienne.

Or, cette obstination à reléguer les femmes en périphérie de la mémoire collective a inévitablement un impact sur leur capacité à se reconnaître et à se projeter dans l’histoire. C’est peut-être ce qui nous frappe le plus dans l’interrogation de la petite Anne : s’il n’y a personne pour nous dire et nous transmettre l’héritage qui est le nôtre, en tant que femmes, comment penser pleinement notre participation à l’histoire?

Tant que les femmes seront désappropriées du récit qui est le leur, et tant qu’on les laissera porter seules la lourde tâche de faire vivre leur mémoire, dans les marges, elles ne pourront pas s’inscrire au même titre que les hommes dans la construction du projet collectif.

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