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Femmes de théâtre : lever de rideau

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Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

Les femmes ont investi avec fougue les lieux du théâtre québécois dans les années 1970. Aujourd’hui, quelle est leur place dans les salles, petites et grandes, de la province? En mars, un cri de solidarité et de provocation au féminin retentissait sur la scène du Grand Théâtre de Québec. Produit par le Théâtre du Trident et le Jamais lu, l’événement théâtro-littéraire S’appartenir(e) réunissait les textes de neuf auteures dans une formule jouissive et décomplexée. Un spectacle féministe? « C’est tellement plus large que ça, affirme la directrice artistique du Trident, Anne-Marie Olivier. C’est avant tout un spectacle dans lequel on peut entendre des paroles de femmes intelligentes, sensibles et engagées qui s’assument. »

Parole en crescendo

Depuis son entrée dans le milieu, il y a 10 ans, Anne-Marie Olivier remarque que cette parole féminine assumée ne cesse de s’affirmer et de croître sur scène. Elle mentionne au passage les noms des auteures ou metteures en scène Evelyne de la Chenelière, Fanny Britt, Marcelle Dubois, Véronique Côté, Rébecca Déraspe, Catherine Léger, Brigitte Haentjens. « Il y en a des dizaines, et c’est beau de voir ça. » Il existerait donc un théâtre de femmes en 2015? « Tout à fait. Je crois que c’est bien vivant, même si l’on doit encore se justifier parfois. » Selon la directrice, il faut se méfier des étiquettes. « On croit que S’appartenir(e) est un show de filles? So what! Avant tout, qu’est-ce qu’elles ont à dire, ces femmes? C’est ce qui est important. »

Photographie de Anne-Marie Olivier.

« On croit que S’appartenir(e) est un show de filles? So what! Avant tout, qu’est-ce qu’elles ont à dire, ces femmes? C’est ce qui est important. »

Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Trident

Fanny Britt, dramaturge, romancière et essayiste, est optimiste quant à la place des femmes au théâtre, même si elle dit s’inscrire « dans une période plus désertique pour les auteures au Québec ». Des auteures de son âge (fin trentaine) qui ont l’occasion d’avoir leurs textes montés plus d’une fois tous les cinq ou six ans ne sont pas légion, selon elle. « Mais pour les auteures plus jeunes, il semble y avoir un décloisonnement. » Elle ajoute à la liste d’Anne-Marie Olivier les noms de Sarah Berthiaume et Marilyn Perreault. « Toutes de Québec, où il semble y avoir plus de parité. »

Encore une fois, si vous permettez

En 1970, Marie Savard présentait Bien à moi au Théâtre de Quat’Sous. Portant sur la folie et la solitude au féminin, cette œuvre a marqué le début d’un temps nouveau pour la dramaturgie des femmes au Québec. Quelques années plus tard, des femmes prenaient d’assaut la scène du Théâtre du Nouveau Monde dans La nef des sorcières (1976) et Les fées ont soif (1978). « Dans les années 1970, les dramaturges voulaient mettre en scène des amazones, des personnages avec des identités à toute épreuve », explique Véronique Grondines, auteure du mémoire de maîtrise Les nouvelles représentations dramaturgiques de la femme au Québec (2000-2010) : Fanny Britt, Evelyne de la Chenelière et Jennifer Tremblay, un féminisme diversifié. « Contrairement aux auteures d’aujourd’hui, elles ne se questionnaient pas sur leur vulnérabilité. » Elles reniaient l’imaginaire masculin, mais également la figure de la mère; ne voulaient plus seulement donner la vie, mais donner naissance à un cri, au changement. Piloté par Pol Pelletier, Ginette Noiseux et Lise Vaillancourt, le Théâtre expérimental des femmes est né en 1979, puis a été renommé Théâtre Espace Go en 1990, au grand dam de Pol Pelletier, qui a publiquement décrié le geste.

Photographie de Véronique Grondines.

« Dans les années 1970, les dramaturges voulaient mettre en scène des amazones, des personnages avec des identités à toute épreuve. Contrairement aux auteures d’aujourd’hui, elles ne se questionnaient pas sur leur vulnérabilité. »

Véronique Grondines, auteure et responsable du développement des publics et du financement privé du Théâtre PàP

Y a-t-il eu un creux pour le théâtre féministe? « En 1990-2000, tout ce qui était présenté comme ouvertement féministe au théâtre était mal reçu ou rétrogradé, explique Marie-Ève Gagnon, auteure et directrice de l’Association québécoise des auteurs dramatiques (AQAD). Mais je dirais que le féminisme a repris du lustre depuis. » Un féminisme qui ne se définit pas de la même manière qu’il y a 20 ans. « Nous avons dépassé le stade de l’affirmation, nous cherchons à créer de nouvelles choses, avec les autres. Il y a moins de victimisation, plus d’humour. » Lorsqu’on interroge Fanny Britt sur la dimension féministe de ses œuvres, elle hésite. « Mon féminisme s’exprime par la conviction profonde qu’il faut mettre en scène des personnages complexes, de véritables héroïnes de théâtre. Plutôt que d’aborder de manière frontale les dynamiques de pouvoir, mon théâtre parle de la place de ces femmes dans la société, de leur honte, de leur difficulté d’être et d’assumer ce qu’elles sont, de leurs tentatives de débusquer les comportements attendus. »

Photographie de Fanny Britt

« Mon féminisme s’exprime par la conviction profonde qu’il faut mettre en scène des personnages complexes, de véritables héroïnes de théâtre. »

Fanny Britt, dramaturge, romancière et essayiste

En 2014, les classiques Les fées ont soif et La nef des sorcières (en formule revisitée sous le titre Je ne suis jamais en retard) ont été reprises sur les scènes du Théâtre de la Bordée et du Théâtre d’Aujourd’hui. Le public était-il au rendez-vous? Oui, affirme Anne-Marie Olivier, qui a assisté aux Fées ont soif. « Ça a cartonné, c’était plein! J’étais surprise d’y voir un public de toutes les générations avide d’entendre ces paroles. »

Défis d’auteures

Si le féminisme et ses déclinaisons ont repris du lustre, et que les jeunes auteures semblent avoir le vent dans les voiles, les statistiques s’avèrent plus tièdes. L’étude Rideau de verre, publiée en 2009 par l’AQAD, révélait que seulement 29 % des pièces jouées sur les scènes québécoises de 2000 à 2007 étaient écrites par des femmes. Selon Marie-Ève Gagnon, qui a piloté l’étude, le problème est systémique. « C’est difficile pour tous les auteurs dramatiques d’avoir accès à la scène de manière régulière, et un peu plus pour les femmes. » L’étude a démontré que les auteures avaient accès à des moyens de production moindres et à des salles plus petites que leurs collègues masculins. Elle mentionnait aussi que 36 % des hommes avaient à leur actif trois productions et plus, contre seulement 18 % de femmes. Or, elle confirmait que 40 % des auteures étaient des femmes, que leur désir d’écriture était manifeste et l’accès au financement, équitable, et que de plus en plus de femmes occupaient des postes de direction artistique.Quel est le problème? Les perceptions recueillies chez les 40 ans et plus dans le cadre de l’étude variaient : un contrecoup du féminisme dans les années 1990, une discrimination inconsciente, un manque de confiance chez les femmes quand vient le temps d’accepter des projets de haute visibilité, une recherche d’efficacité qui nuit aux écritures plus atypiques. Les 20-30 ans, en revanche, étaient moins portés à juger le contexte défavorable aux auteures.

Le songe d’une équité

Fanny Britt croit que les directeurs artistiques s’intéressent aux paroles fortes et assumées, qu’elles soient masculines ou féminines. « Il reste qu’ils ont la responsabilité de s’interroger sur les gestes qu’ils peuvent poser pour favoriser l’égalité. Ils peuvent se demander : Est-ce que je lis suffisamment d’auteures? Est-ce que je me donne la peine de comprendre leur démarche? »

Photographie de Marie-Ève Gagnon.

« En 1990-2000, tout ce qui était présenté comme ouvertement féministe au théâtre était mal reçu ou rétrogradé. Mais je dirais que le féminisme a repris du lustre depuis. »

Marie-Ève Gagnon, auteure et directrice de l’Association québécoise des auteurs dramatiques (AQAD)

Lorsqu’on questionne la directrice artistique Anne-Marie Olivier sur le choix des pièces programmées par le Trident, elle affirme vouloir atteindre un équilibre dans la place accordée aux hommes et aux femmes, tant sur le plan de l’écriture que de la mise en scène. « Mais je ne veux pas faire de discrimination positive, ajoute-t-elle. Moi, ma job, c’est de présenter le meilleur théâtre possible. »Lentement mais sûrement, les femmes prennent leur place au théâtre, et la relève est forte. Néanmoins, la plupart des intervenants masculins et féminins que l’AQAD a rencontrés aux fins de l’étude Rideau de verre ont dit éprouver un malaise devant la nécessité de documenter les différences selon le sexe. Signe qu’il y a là quelques nœuds à défaire?

À découvrir prochainement dans un théâtre près de chez vous :

Pièce de théâtre – Espace Go : Une vie pour deux — en tournée en février et mars
Texte : Evelyne de la Chenelière
Mise en scène : Alice Ronfard
Pièce de théâtre – Espace libre : T’en souviens-tu, Pauline? – 26 mars au 4 avril
Texte : Audrée Southière
Mise en scène : Mathilde Addy-Laird (Une production de la compagnie de théâtre féministe Théâtre acharnéE)
Pièce de théâtre – La Salle Pauline Julien : Le carrousel – 14 avril 2015
Texte : Jennifer Tremblay
Mise en scène : Patrice Dubois
Pièce de théâtre – Théâtre d’Aujourd’hui : J’accuse – 14 avril au 9 mai 2015
Texte : Annick Lefebvre
Mise en scène : Sylvain Bélanger
Pièce de théâtre – Théâtre d’Aujourd’hui : Selfie – 28 avril au 16 mai
Textes : Philippe Cyr, Sarah Berthiaume et Édith Patenaude
Mise en scène : Philippe Cyr
Pièce de théâtre – Théâtre La Chapelle : Je te vois me regarder – 5 au 9 mai 2015
Dramaturgie et textes : Victoria Diamond, Mylène Mackay, Benoit Rioux, Alice Ronfard Mise en scène : Alice Ronfard et Benoit Rioux

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