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La crise économique mondiale risque de remettre en question, dans leur dimension de genre, les objectifs de développement et de lutte contre la pauvreté du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Recul ou chance à saisir? La solution pourrait bien se trouver entre les mains des femmes.

Grosse conférence à Haïfa, dans le nord d’Israël, en novembre dernier. Ministres, leaders de la société civile, représentantes du milieu universitaire, du secteur privé ainsi que d’organisations internationales et régionales : elles étaient une soixantaine – avec quelques hommes – à réfléchir sur les effets de la crise économique actuelle sur les femmes, qu’elles soient salariées ou entrepreneures. À l’invitation des Nations Unies, ces expertes se sont penchées sur la question pendant cinq jours au Centre de formation international Golda Meir, dédié à cette première ministre israélienne qui, dès le début des années 1960, avait saisi l’importance de l’aide au développement.

Car certains précédents peuvent inquiéter à juste titre les femmes du monde, a rappelé d’emblée Rachel Mayanja, sous-secrétaire générale des Nations Unies et conseillère spéciale pour la parité des sexes et la promotion de la femme. « Rappelez-vous la crise financière asiatique de 1997-1998. Parce qu’elles étaient cantonnées dans les emplois les plus précaires, les moins valorisés et les moins payés, ce sont les femmes qui ont surtout perdu leur travail. » À l’époque, quelque 500 000 salariés – majoritairement des salariées – avaient été licenciés dans l’industrie textile indonésienne. En Thaïlande, ce sont 80% de travailleuses qui avaient fait les frais des congédiements massifs des industries textile et électronique.

Un rappel qui a donné quelques frissons dans le dos de l’assemblée. Car c’est presque un lien de cause à effet : quand l’économie se resserre, les femmes écopent habituellement en premier. Si elle est universelle, cette situation inquiétante apparaît encore plus nettement dans les pays pauvres. Là, ce sont les femmes qui dispensent encore massivement les soins à leur famille. Quand l’argent se fait rare, quand le prix de la nourriture augmente, quand leurs besoins élémentaires et ceux de leurs proches – santé, nutrition, éducation – ne sont plus comblés, la situation économique exige d’elles plus de présence et d’ingéniosité pour que leur famille puisse s’en sortir. Et ce, alors même qu’elles ont plus difficilement accès aux possibilités de crédit qui leur permettraient de se créer un gagne-pain. Et qu’elles risquent, le temps d’une crise, de perdre tous les acquis de décennies de lutte pour la reconnaissance de leurs droits, même les plus élémentaires.

Largement représentées à Haïfa, les femmes des pays en développement, qui ne survivent que grâce à une aide internationale qui a fondu comme neige au soleil, ont abondamment souligné les conséquences dramatiques de la crise actuelle. « Pourtant, la pauvreté n’appartient pas aux pauvres, elle appartient à tout le monde! » a lancé la directrice des relations publiques du ministère du Travail du Panama, Carmen Lidia Boyd Marciacq. Résumant parfaitement leur inquiétude, la ministre de la Condition féminine du Ghana, Akua SenaDansua, a fait un constat désolant : « Il manque au moins quatre milliards de dollars dans le budget du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Et selon une récente étude de la Banque mondiale, un pays en développement sur cinq a dû réduire son programme d’antirétroviraux. Mais sur le terrain, dans les familles, qui assure en premier lieu les soins? Les femmes et les filles aînées, qu’on s’empresse de retirer de l’école! » Quand ce n’est pas pour les prostituer, ont rappelé d’autres participantes…

La tête hors de l’eau

Bien sûr, d’un pays à l’autre, la crise n’entraîne pas les mêmes ravages, mais elle frappe universellement. « Jusqu’à présent, aux États-Unis, les femmes ont été relativement moins touchées que les hommes : elles travaillent beaucoup dans les services alors qu’eux ont été frappés de plein fouet par la récession de l’industrie manufacturière, a souligné Nancy Duff Campbell, qui copréside le National Women’s Law Center, à Washington. Et une chance, beaucoup de femmes travaillent dans la fonction publique et devraient être soutenues par le récent plan de relance du Congrès. »

En Inde, pays en forte émergence où le taux de croissance a relativement peu baissé depuis le début de la crise, beaucoup de femmes continuent à s’en sortir grâce à leur instinct entrepreneurial, stimulées par un programme de microcrédit encore très dynamique, a rapporté Ranjana Kumari, présidente du Women Power Connect à New Delhi, une coalition de 900 groupes de femmes. «Chez nous, près de 15% des femmes sont entrepreneures,même s’il s’agit de tout petits comptoirs de vente. Ça aide beaucoup de familles à mieux traverser la crise. Car investir dans une femme, c’est toujours payant : quand une femme s’éduque, se forme, travaille, environ six personnes en profitent! » Au Burkina Faso, les entrepreneures se lancent dans l’aventure en groupe. « La condition que pose le Fonds des activités rémunératrices des femmes à celles qui veulent emprunter pour créer leur entreprise de fabrication de beignets ou de boubous, par exemple, c’est qu’elles soient au moins trois femmes solidaires pour faire la demande, explique la ministre du Budget, Marie-Thérèse Drabo Keïta. La notion d’honneur est essentielle en Afrique : le groupe est garant parce qu’il est soudé. » Si, partout dans le monde, beaucoup de femmes ont pu voir dans l’entrepreneuriat un moyen de survie, elles restent minoritaires. Pourquoi? «Cela tient avant tout à leur rapport à l’argent », a rappelé Monique Halpern, experte française de la Commission européenne sur les questions de l’entrepreneuriat féminin. « Même s’il est bien connu qu’elles remboursent plus scrupuleusement leurs emprunts que les hommes, les femmes sont en général réticentes à se tourner vers les banques. Elles préfèrent compléter les sommes d’argent qu’elles ont mises de côté par des emprunts à leur famille, à des organismes de microcrédit ou par d’autres formes de financement solidaire. » Du coup, les entreprises qu’elles créent souffrent souvent d’une sous-capitalisation initiale, ce qui les fragilise en temps de crise. Mais en même temps, a-t-elle souligné, elles n’ont pas le même vécu que les hommes, et quand elles décident de se lancer, elles peuvent repérer d’autres opportunités. Et innover : « Les nouvelles habitudes de consommation, l’émergence de nouveaux modes de vie, les nouvelles technologies, la substitution des réseaux aux marchés, la préoccupation grandissante pour l’environnement: les lieux d’innovation ne manquent pas! Et tout cela permet de se demander si les femmes ne sortiront pas gagnantes de cette crise et de tous les bouleversements en cours dans nos sociétés! »

Occasion de changement

Bien sûr, ont souligné les participantes de la conférence, la crise frappe fort. «Mais chacune de nous doit être l’architecte de sa vie! » a déclaré Hedva Almog, la mairesse adjointe qui les accueillait dans son hôtel de ville d’Haïfa. Et plutôt que de se lamenter et d’attendre que la tempête passe, les expertes réunies se sont demandé pourquoi elles ne saisiraient pas cette crise mondiale – structurelle bien plus que cyclique – pour réinventer, repenser, refaire les choses différemment. Et rappeler haut et fort à quel point les femmes peuvent être des agents de changement dans un système international qui a montré ses limites. « Les femmes ne font pas que faire partie du problème de cette crise, elles en sont aussi la solution! » a lancé sous un tonnerre d’applaudissements la députée argentine du Tucumán, Beatriz Rojkés de Alperovich. La voilà, la véritable conclusion de cette rencontre d’Haïfa. Émulation de groupe? Voeux pieux? Pas du tout. Comme en appui à leurs conclusions, plusieurs participantes avaient sous la main un article éloquent de la Harvard Business Review (The Female Economy, paru à point en septembre 2009). Plutôt que de ressasser de tristes constats – la précarité des femmes et leur toujours trop faible représentation dans les instances de plusieurs pays, le fardeau de la pauvreté qui s’appesantit encore plus sur elles, les écarts et les Quand l’économie se resserre, les femmes écopent habituellement en premier.

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