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Quand le désir devient un droit

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Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Tandis que les médecins repoussent les limites de la science, les éthiciens s’inquiètent devant ce qu’ils considèrent comme une dérive de la procréation assistée : la fabrication de bébés sur demande ou le « droit à l’enfant ».

Congélation d’ovules pour les femmes qui veulent asseoir leur carrière avant de devenir mères, choix des donneurs de sperme sur Internet ou recours à une panoplie de traitements pour régler les problèmes mécaniques de l’infertilité : la procréation assistée est maintenant une avenue envisageable pour la grande majorité des femmes qui veulent concrétiser leur rêve d’avoir un enfant. Et ce, sans nécessairement être stériles.

« Les femmes sont devenues un alibi pour les scientifiques irresponsables », s’insurge Bernard Keating, professeur à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. « On peut facilement invoquer la demande des femmes pour justifier le développement et l’essor importants des techniques de reproduction des dernières années. Mais les chercheurs oublient une chose, c’est que ce désir d’enfant est construit socialement et n’est pas un fait, poursuit celui qui enseigne l’éthique biomédicale. Évidemment, la situation n’en demeure pas moins douloureuse pour les couples incapables de concevoir. Mais il s’agit d’un phénomène général dans la société, où l’on passe directement des aspirations aux droits sans se rendre compte qu’il y a un pas extrêmement important à franchir entre les deux. »

Dans son avis déposé en novembre 2009, la Commission de l’éthique de la science et de la technologie (CEST) écrit d’entrée de jeu qu’elle considère « qu’il n’existe pas de “droit à l’enfant” ». Mais la réalité a depuis longtemps dépassé les rapports gouvernementaux, disent les experts, qui se gardent bien de jeter la pierre aux couples ayant recours aux technologies médicales disponibles pour concevoir un enfant.

Pour la sociologue Louise Vandelac, qui a siégé à la Commission royale sur les nouvelles techniques de reproduction en 1991 et qui anime aujourd’hui le Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE), la définition même de l’infertilité est problématique. Elle croit entre autres que le diagnostic d’incapacité à concevoir est posé beaucoup trop rapidement dans les cliniques de fertilité. « De deux ans de tentatives infructueuses, on est passé à six mois dans certains cas! »

L’éthicien Thierry Hurlimann est affolé devant le développement débridé des techniques de procréation assistée et leur promotion tous azimuts. « Je m’inquiète et je m’interroge, notamment lorsque je vois que la procréation assistée est offerte à des femmes qui n’ont pas de problèmes de fertilité. » Un exemple? La vitrification des ovules, qui permet à une femme qui veut établir sa carrière avant d’avoir un enfant de conserver ses ovules pour plus tard. « Le marché s’étend aux couples qui ne sont pas stériles », résume le coordonnateur de recherche aux programmes de bioéthique de la faculté de médecine de l’Université de Montréal (voir l’article Usage abusif?).

M. Hurlimann estime qu’à force de vouloir éviter toute forme de discrimination, on tombe dans un piège. Par exemple, les couples gais feront valoir que, comme ils ne peuvent porter un enfant, ils font l’objet de discrimination en n’ayant pas le droit de recourir aux mères porteuses. Car au Québec, les contrats de gestation pour autrui, sans être officiellement illégaux, ne sont pas reconnus par le droit.

L’éthicien n’aime pas ce qu’il voit, ce qu’il appelle la promotion du baby business. « Où sont les limites à la liberté du commerce quand on parle de baby business? demande-t-il. Il y a de la promotion. Des cliniques annoncent un “deux cycles pour un”, en promettant aux clientes qu’elles auront une insémination. C’est un marché qui est trop exploité par rapport aux risques. »

Mais où étaient ces bons penseurs lorsque la procréation assistée a fait son apparition au Québec? Comme le fait remarquer Louise Vandelac, les feux ont été braqués sur les couples stériles, comme Julie Snyder–Pierre, Karl Péladeau et Céline Dion–René Angélil, plutôt que sur les questions de fond. « Les gens sont mal à l’aise devant le désir d’enfant des autres », constate-telle. On n’a donc pas tendance à trop s’interroger sur les motivations de ces couples, voire à les contester. À preuve, jusqu’à maintenant, les pro-bébés ne semblent pas avoir eu d’adversaires, alors qu’« habituellement, dans ce genre de débat, deux groupes s’affrontent », rappelle la sociologue. Mais ce n’est que partie remise, croit Mme Vandelac, qui estime que tôt ou tard, la société se réveillera. « J’ai confiance en l’intelligence humaine! »

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