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Photographie d'un nouveau-né prématuré

La loterie du risque

par 

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Grossesses multiples, bébés prématurés : les risques augmentent chez les femmes qui ont recours à la procréation assistée. Sans compter les problèmes de santé physique et psychologique qui guettent les nouveaux parents de triplés…

« C’est comme une loterie : les mères qui ont des jumeaux ont 50% de “chances” de voir leurs bébés aller en néonatalogie », affirme la DreAnnie Janvier, pédiatre et néonatalogiste à l’Hôpital Sainte- Justine. Pour les triplés, le chiffre grimpe à 90%, comparativement à 8% chez les enfants « uniques ».

En 2006, la Dre Janvier tirait la sonnette d’alarme dans un mémoire déposé à la Commission des affaires sociales du gouvernement du Québec. « Au cours des dernières années, les naissances de jumeaux ont augmenté de 30 à 40%, et les grossesses de trois fœtus et plus, de 300 à 400%. Ce “succès” en termes de naissances vivantes pour les cliniques de fertilité s’est traduit par une augmentation de 1,5%des naissances prématurées au Canada », écrivait-elle.

Couches à changer, biberons à préparer et bébé à consoler : les mamans en ont souvent plein les bras à la naissance de leur enfant. Imaginez que ces tâches soient multipliées par deux, trois ou même quatre, et qu’en plus, les petits naissent avec des complications! « Et les complications fœtales des grossesses multiples sont nombreuses », poursuit la néonatalogiste, citant notamment l’augmentation des malformations, des retards de croissance intra-utérins et des morts in utero.

a Dre Janvier par le même d’« épidémie » de grossesses multiples et d’enfants prématurés, à un point tel que dans les services de néonatalogie des hôpitaux québécois, les lits pour accueillir les poupons nés avant terme manquent cruellement. Les coupables, selon elle? Les cliniques de fertilité privées qui, pour augmenter les chances de succès, transfèrent plusieurs embryons à la fois dans l’utérus de la femme ou stimulent tellement ses ovaires que plusieurs ovules sont fécondés.

Mais attention, les couples sont souvent les premiers à réclamer l’implantation de plusieurs embryons pour forcer le destin et essayer d’avoir deux bébés du même coup. Un budget serré ou la perspective de repasser par le douloureux processus de fertilisation en clinique motivent ce désir.

Danièle Tremblay, psychologue affiliée à la clinique de fertilité Ovo, le confirme : les couples qui la consultent désirent si ardemment un enfant qu’ils sont prêts à tout. « Quand on soulève les risques de grossesse multiple, il n’est pas rare qu’ils répondent : “C’est pas grave, la famille sera faite!” » rapporte-t-elle. Elle regrette que dans bien des cas, les futurs parents ne se rendent pas compte de ce qui les attend. « Plus tard, lorsqu’ils n’en peuvent plus, ils reçoivent peu de sympathie de leur entourage, qui leur dit : “On vous avait prévenus!” »

Bébés et mamans sous surveillance

Raymond Lambert, biologiste associé au Département d’obstétrique et de gynécologie de l’Université Laval et spécialiste des questions liées à la reproduction, a remarqué que depuis quelques années, les cliniques québécoises et canadiennes transfèrent moins d’embryons en fécondation in vitro (FIV). « Mais cela a eu très peu d’incidence sur les grossesses multiples engendrées en FIV, puisque selon la Société canadienne de fertilité et d’andrologie, les programmes canadiens de FIV engendrent presque autant de bébés issus de grossesses multiples que de grossesses simples », explique-t-il.

Mais même un bébé issu d’une grossesse simple en FIV est légèrement plus à risque de naître avec un problème de santé. Par exemple, la proportion de naissances prématurées avant 32 semaines lors d’une grossesse simple est de 2% pour les bébés conçus par FIV, alors qu’elle est d’environ 1%pour les autres. Le chiffre monte à 7% pour les grossesses gémellaires, peu importe leur « origine ».

Pourquoi la santé des enfants «uniques » conçus grâce à cette technique est-elle plus fragile?Mystère. «On ne sait pas si c’est la stimulation ovarienne, l’incubation des embryons ou la sous-fertilité du couple qui est responsable », soulève le professeur à la retraite.

Les mamans peuvent également mettre leur santé en péril dans le processus de procréation assistée. Louise Lapensée, docteure à la clinique Ovo, évoque les possibilités d’inconfort, d’infections et de saignements liées à la ponction d’ovules dans le vagin dans le cas de la fécondation in vitro. « Il y a aussi des risques d’hyperstimulation des ovaires, même si les doses d’hormones sont faibles », ajoute-t-elle, précisant cependant que seulement 1% des femmes en FIV sont hospitalisées pour cette raison.

Dans bien des cas, les femmes enceintes de plusieurs enfants demeurent confinées au lit pendant une partie de leur grossesse, ce qui n’est pas sans risque pour leur santé, soutient la Dre Annie Janvier. Parmi les autres complications associées aux grossesses multiples qu’elle a notées dans son rapport figurent les hémorragies, les transfusions, le diabète de grossesse, les accouchements instrumentés, l’éclampsie (dérèglement du fonctionnement normal de l’organisme lié à des problèmes de tension artérielle) et les césariennes.

Mais ce qui inquiète davantage Céline Lafontaine, sociologue à l’Université de Montréal qui s’est intéressée aux questions liées à la biotechnologie, c’est qu’aucune étude n’a été faite pour mesurer les conséquences à long terme des techniques de procréation assistée sur la santé des femmes. « Des traitements de cette ampleur sans conséquences biologiques seraient surprenants. N’oubliez pas que les taux d’hormones pour la stimulation ovarienne sont beaucoup plus élevés que la normale », rappelle Mme Lafontaine, évoquant la possibilité, non vérifiée, de développer des cancers.

Mais le directeur du Centre de reproduction McGill, l’obstétricien-gynécologue Seang Lin Tan, balaie du revers de la main ces prédictions, qu’il juge alarmistes et sans fondement. « On utilise ces techniques depuis maintenant 30 ans. Si elles avaient engendré des problèmes de santé sévères, on les aurait déjà diagnostiqués », affirme-t-il, citant des études qui démontrent que les risques de développer un cancer des ovaires sont autant liés à la sous-fertilité qu’aux techniques de procréation assistée.

Qui croire? L’avenir nous le dira sans doute.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Nathalie

    Je voudrais simplement signaler que les pratiques ont largement évolué depuis 2006, et le transfert de plus d’un embryon est interdit depuis que la loi est passée (sauf cas exceptionnels) et les couples n’ont AUCUN moyen de pression.
    Dans mon cas, la clinique a préféré se débarrasser d’un embryon parfaitement viable mais surnuméraire car décongelé par erreur, plutôt que de lui donner sa chance en le transférant, et je n’en suis pas à ma première FIV. Si c’est pas la preuve que les consignes sont respectées…

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