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Photographie d'un portrait d'une famille

La vérité expliquée aux enfants

par 

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Les parents qui ont eu recours à un don de sperme ou d’ovules pourraient être tentés de dissimuler ce «détail » à leur progéniture. Mauvaise idée. Dans ce cas-ci, toute vérité est bonne à dire.

Les copines de Léonie, 6 ans, ont écarquillé les yeux lorsqu’elle leur a dit qu’elle n’avait pas de papa. Sa maman, Caroline, ne fait pas de cachettes. « La première fois qu’elle m’a demandé si elle avait un papa, Léonie avait 2 ans. Ma fille connaît son histoire. Elle comprend ce qu’elle est en âge de comprendre : que je n’avais pas d’amoureux, que j’ai dû aller chez le docteur, qu’il m’a donné une petite graine. Elle a déjà entendu le mot insémination mais ne l’a pas retenu, et c’est normal », raconte la jeune quadragénaire. Toujours célibataire, Caroline juge sa décision d’avoir un enfant comme la meilleure qu’elle ait prise de sa vie. « Si j’avais pu, j’en aurais eu 12. »

Elle n’a sans doute pas fini de répondre aux questions de sa fille; rien là de plus naturel. Les parents qui ont recours au don de sperme (ou d’ovules) ont une histoire particulière à raconter à leurs enfants. Et il est important de divulguer cette vérité, ce qui, dans le cas des couples hétérosexuels, n’est pas automatique. « Les parents ne doivent pas faire semblant que l’enfant est d’eux », souligne la psychologue Danièle Tremblay, qui offre notamment du soutien aux couples à la clinique de fertilité Ovo. «Dès qu’il y a don, il y a une troisième personne qui sera toujours présente. Elle doit être incorporée d’une manière ou d’une autre. »

Richard et Josée ont opté assez rapidement pour l’insémination avec donneur,après avoir appris qu’une intervention chirurgicale avait compromis la fertilité de Richard. «La nouvelle a eu l’effet d’un coup de couteau en plein cœur », raconte Josée, qui avait alors 30 ans et était habitée par un fort désir de fonder une famille. Ils ont envisagé l’adoption,mais l’ont vite écartée, notamment parce que « le recours à un donneur nous permettait d’avoir l’enfant avec nous dès son premier jour ». Sans compter que Josée vivrait l’expérience de la grossesse.

Treize ans après cette discussion, le couple a deux filles et un garçon. La plus vieille a 11 ans, le cadet, 7 ans, et la plus jeune, 1 an. Pour la première, cinq essais ont suffi, mais pour les deux autres, il aura fallu respectivement 15 et 16 essais. Temps, argent, tests à répétition, injections d’hormones et émotions en montagnes russes ont figuré au menu de cette décennie.

Mais aujourd’hui, les enfants sont là. C’est le principal. Le couple a révélé la vérité à l’aînée il y a trois ans. Les choses se sont précipitées, car une petite cousine avait vendu la mèche. L’enfant a alors demandé à sa mère si c’était vrai que son père n’était pas son vrai père. Josée lui a expliqué que son père avait toujours été là, qu’il avait été le premier à la tenir dans ses bras, mais qu’il avait fallu recourir à une graine de l’extérieur. Leur fille n’en a pas reparlé depuis.

« Le donneur a donné la vie, mais le père, c’est mon conjoint », résume Josée en ajoutant que Richard et elle ont néanmoins accepté cette part d’« identité cachée » chez leurs enfants. « Par exemple, on ne dira pas : “Celui-là, c’est le portrait craché de son père” », illustre Josée, qui s’avoue heureuse qu’au Canada, les donneurs soient anonymes, alors que dans certains pays, comme la France, ils ont le droit de savoir qui sont leurs enfants.

Marie-Josée et Josée, elles, formaient un couple depuis un an lorsque le projet d’avoir un enfant s’est imposé. À la suite de démarches infructueuses en clinique privée, puis dans un établissement de santé, elles ont décidé de procéder elles-mêmes à l’insémination, à la maison, en s’assurant au préalable de disposer d’une seringue stérilisée et de sperme… à portée demain! En l’occurrence, celui du frère de Josée. Elles n’ont pas vraiment envisagé l’adoption, car cette option est ardue pour les couples de même sexe, dit Josée. Et puis, « le désir de Marie-Josée de porter l’enfant était très fort ».

En août 2007, un garçon voit le jour et Josée se réjouit doublement : « Cet enfant-là, il a mes gènes! » Même si leur décision n’est pas totalement arrêtée, Marie-Josée et Josée privilégieront vraisemblablement la voie de l’honnêteté. « Il est fort probable que nous dirons à notre fils qui est le géniteur. J’en parlais justement récemment avec mon frère », relate Josée en précisant qu’elle laisse néanmoins le débat ouvert. Cela dit, dans ce cas-ci, le donneur n’a aucun droit sur l’enfant, car il n’y a pas eu de rapports sexuels. L’acte de naissance indique que le bébé a une mère et une co-mère.

Une porte entrouverte

Une fois que l’enfant sait qu’il est issu d’un donneur, peut-il, lorsqu’il est assez âgé, partir à la recherche de ses origines? Pas si simple, vu que les donneurs sont le plus souvent anonymes. Mais les choses pourraient changer.Car il existe un mouvement – comme ce fut le cas pour les enfants adoptés – en faveur de l’accès aux renseignements sur le géniteur.

Dans l’avis qu’elle a remis au ministre de la Santé et des Services sociaux en novembre dernier, la Commission de l’éthique de la science et de la technologie (CEST) souhaite que des modifications soient apportées au Code civil afin que les enfants issus de dons de gamètes soient sur le même pied d’égalité que les enfants adoptés, au regard de l’accès à l’information sur leurs origines.

La CEST ne va cependant pas jusqu’à réclamer l’obligation de dévoiler le secret des origines d’un enfant, consciente qu’un tel geste n’est pas toujours dans l’intérêt de l’enfant. Mais elle ouvre une porte. « Nous nous dirigeons vers une levée de l’anonymat du donneur », confirme l’éthicien Thierry Hurlimann, coordonnateur de recherche aux programmes de bioéthique de la faculté de médecine de l’Université de Montréal, qui a fait partie du comité de travail de la CEST sur la procréation assistée.

Tout comme la psychologue Danièle Tremblay, M.Hurlimann souhaite également que les parents qui ont recours à un donneur bénéficient d’un accompagnement plus complet. Tous deux désirent en outre qu’un véritable débat public ait lieu pour permettre à la société de reprendre en main un enjeu qui lui a jusqu’à maintenant échappé. Car à ce jour, la procréation assistée s’est essentiellement occupée des parents en manque d’enfants. «Maintenant, il faut s’interroger sur la façon dont la société aidera les enfants issus d’un don à devenir adultes », résume Mme Tremblay.

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