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Inutile de situer l’événement dans son contexte. La tuerie survenue à Polytechnique, on connaît. L’auteur, la date, le lieu et, malheureusement, son dénouement tragique. Pourtant, en parler ouvertement n’a pas été chose facile. Plusieurs affirment qu’il aura fallu presque 20 ans pour analyser le sens et la portée de cette tragédie et faire émerger la parole collective des femmes. Retour sur un colloque significatif et mobilisant.

Les 4, 5 et 6 décembre dernier, plusieurs centaines de participantes étaient réunies à l’UQAM pour entendre des universitaires, des intervenantes et des militantes féministes venues partager le fruit de leur réflexion à l’égard du drame de Polytechnique en replaçant l’événement dans l’histoire des rapports sociaux de sexe, en particulier dans le contexte de l’expression montante de l’antiféminisme et des violences masculines contre les femmes.

D’entrée de jeu, le panel réuni pour donner le coup d’envoi de ce colloque international impressionnait. Une Italienne, Patrizia Romito, professeure de psychologie sociale à l’Université de Trieste; une Québécoise, Micheline Dumont, historienne et professeure émérite à l’Université de Sherbrooke; une Française, Florence Montreynaud, historienne, féministe et auteure; et enfin, une journaliste et documentariste québécoise, Francine Pelletier. À tour de rôle, et profondément inspirées de leurs disciplines et horizons respectifs, ces intellectuelles ont partagé avec les participantes le sens qu’elles avaient donné à cet événement.

Car oui, le 6 décembre 1989 a un sens. Sans aucun doute. Les propos seront donc convaincus, mais nuancés. Entre la perpétration d’un crime terroriste à l’endroit des féministes – et la peur du changement social que celles-ci incarneraient – et l’expression d’un geste violent s’inscrivant dans l’ensemble des violences contre les femmes, un même motif unissait les panélistes invitées à faire part de leur analyse de ce que plusieurs considèrent comme un crime sexiste inscrit dans l’histoire : la nécessité de se souvenir! « Parce qu’il y a toujours de la haine des femmes. » « Pour que les victimes ne soient pas mortes pour rien. » « Parce qu’il y a un malaise, qu’il y a eu cassure, une sorte de séparation entre les femmes et les hommes et que ça continue depuis ce temps. » « Pour ne pas qu’un tel drame se répète. »

Des dizaines de chercheuses – quelques chercheurs aussi –, québécoises et étrangères, sont venues communiquer les résultats de leurs travaux. Énormément de propos ont été tenus lors de ces trois journées de réflexion et de commémoration. La présentation de recherches de pointe, d’analyses, de programmes d’intervention sur le terrain destinés principalement à aider les femmes victimes de violence; l’exposition d’engagements et d’initiatives masculines en matière de violence faite aux femmes et la dénonciation de situations d’une violence inimaginable dans notre pays, à notre époque, sont là autant d’informations qui donnaient matière à s’abreuver, à réfléchir. Autant de renseignements qui auront permis à toutes les participantes de réaffirmer leur volonté d’éradiquer les violences contre les femmes. Les propos entendus ont convaincu de la nécessité d’agir, encore.

Le colloque nous a aussi rappelé l’importance de rester vigilantes. Les Nations Unies l’affirment : la violence à l’égard des femmes constitue l’une des violations des droits humains les plus répandues. La violence sexiste ne viole pas seulement les droits humains, elle entrave aussi la productivité, réduit le capital humain et sape la croissance économique. Le monde entier est interpellé : hommes et femmes. Pourtant, même dans les pays occidentaux, là où l’égalité des sexes a gagné plusieurs jalons, la voie pour vaincre les rapports de domination demeure parsemée d’obstacles, ont souligné les communications entendues au colloque.

Antiféminisme ou misogynie?

En tête de liste des difficultés à surmonter : l’antiféminisme. La présidente du Conseil du statut de la femme (CSF), Christiane Pelchat, se disait d’ailleurs très préoccupée par la montée de propos méprisants à l’endroit des femmes. « S’il existe un terreau fertile pour qu’une telle tragédie [Polytechnique] se produise de nouveau,il se pourrait bien que les propos de certains animateurs de radio – celle que l’on qualifie de “radio poubelle” – constituent le germe potentiel de la haine et de la violence à l’endroit des femmes. Raison de plus pour dénoncer toute prise de parole, notamment sur la place publique, contenant des propos discriminatoires ou violents envers les femmes. »

Le CSF s’est interrogé sur les répercussions de l’antiféminisme sur l’atteinte de l’égalité entre les sexes depuis quelque temps déjà. Un questionnement qui, selon l’organisme, pouvait pertinemment être soulevé en atelier lors du colloque sur Polytechnique, d’autant plus que le CSF souhaitait contribuer activement aux événements de commémoration de Polytechnique. Le CSF a donc voulu donner la parole aux femmes afin de chercher à savoir si la société québécoise avait occulté la misogynie.

L’échange entre le CSF et les participantes s’est déroulé lors d’une activité tenue sous le thème «Violence politique, violence symbolique et résistance ». Ont été entendues la présentation de Fanny Bugnon, doctorante en histoire de l’Université d’Angers en France, intitulée Ce terrible pas que les femmes ont franchi…Discours et enjeux de l’(in)visibilité de la violence politique des femmes (Europe, 1970- 1998), qui rapportait notamment les différentes formes que prenait l’antiféminisme dans les médias français; et celle de Bernard Dagenais, chercheur et professeur au Département d’information et de communication de l’Université Laval à Québec, sous le titre Peut-on contrer la violence autrement que par la violence?

À la suite de ces deux présentations, la discussion a été lancée par une brève mise en contexte évoquant certains écrits, notamment l’article signé Diane Guilbault et titré Comme un volcan mal éteint (section Polytechnique 6 décembre 1989 sur Sisyphe.org), lequel souligne « à quel point les médias avaient donné la parole à des hommes, certains fort sympathiques à la cause des femmes, mais qu’en leur confisquant ainsi la parole, ils ont privé les femmes, et surtout les féministes, de la possibilité d’exprimer publiquement leur analyse », et rappelant la définition de l’égalité du CSF, « le droit égal de chacune et de chacun de faire ce qui est en sa puissance ».

Les échanges ont permis de constater que le sujet abordé en atelier était loin d’être banal et qu’il interpellait les participantes de façon préoccupante. Malgré des contraintes de temps et un horaire chargé, plusieurs femmes ont assisté à la discussion et nombre d’entre elles se sont exprimées sur la question. Certaines, n’ayant pu le faire en atelier, ont eu l’occasion de donner leur point de vue aux représentants du CSF et de la Gazette des femmes dans les coulisses du colloque.

Conclusion? Les participantes ont affirmé haut et fort que la misogynie était omniprésente dans notre société sans toutefois être audible dans le discours public, comme l’une d’entre elles le précisait : « Il me semble qu’elle fleurit de partout, la misogynie. On a évité, sciemment dans certains cas, de la qualifier ainsi. Nos grands pionniers [NDLR : certains animateurs de radio poubelle ont ici été cités] ont eu, ont et auront le micro. Et cela continue. Occultée, la misogynie? Vraiment pas. On évite simplement de dire qu’il s’agit de haine des femmes. »

Une des participantes a souligné que « l’absence de la notion de crime contre le genre dans le Code criminel contribue à occulter la misogynie ». Pour elle, « la solution pour enrayer la propagande haineuse et la misogynie réside dans l’ajout au Code criminel du genre comme élément de discrimination ».

Une autre a défendu l’urgence d’enseigner à nos enfants la nature de la discrimination sexuelle et des violences faites aux femmes : «On intervient sur les plans microsocial et psychologique, mais on évacue complètement de notre éducation toute la question liée au patriarcat. Il y a un vide complet sur le plan éducatif. Un vide des mots. C’est quoi, le patriarcat? Avons-nous déjà enseigné ce concept à nos enfants? Pourtant, il s’agit d’un type d’organisation présent dans toutes les sociétés. »

Francine Descarries, professeure et coordonnatrice de la recherche à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, affirmait quant à elle lors de l’atelier : «Le patriarcat est un ordre social oppressif dans lequel s’inscrivent la misogynie et l’antiféminisme. La misogynie exprime le dédain et le mépris à l’égard des femmes, alors que l’antiféminisme est l’expression de la peur.La peur justement de voir se profiler une modification des rapports de sexes.» Le résumé historique des 100 dernières années de la société québécoise, livré par Micheline Dumont en début de colloque, était éloquent de ce point de vue. L’antiféminisme ne date pas d’hier, mais depuis Polytechnique, son expression serait répandue et permise. Il est vrai que la propagande haineuse à l’endroit des femmes et des féministes semble occuper de plus en plus de place. C’est que sa force de frappe est proportionnelle à l’espace qu’elle occupe : les médias et l’espace public.

Pour en finir avec la haine des femmes

L’une des idées maîtresses à avoir émergé du colloque et de l’atelier concerne la nécessité d’un changement d’ordre social pour vaincre les violences faites aux femmes. Il est encore impératif d’examiner la question d’un point de vue sociétal, notamment pour réussir à contrer les discriminations sexuelles et sexistes ainsi que leurs effets négatifs sur l’atteinte de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ainsi, la misogynie et ses diverses représentations méritent d’être vivement dénoncées pour qu’on en finisse avec la haine des femmes et ses manifestations publiques ou privées.

Comme l’a exprimé Francine Pelletier, souhaitons que ce colloque puisse donner « l’impulsion à une révolution inachevée ». « Et on espère que les hommes seront là », a-t-elle ajouté. Ils étaient effectivement peu nombreux, sinon invisibles, lors de ce rassemblement. Pourtant, pour réduire la violence humaine, chacune et chacun doit mener une réflexion personnelle, reconnaître individuellement ses propres limites et s’outiller pour être en mesure de gérer ses frustrations intérieures.

Alors seulement pourrons-nous espérer que les femmes soient à jamais considérées comme des sujets à part entière, et non plus comme des objets de contrôle. Une utopie? Peut-être. Mais c’est là le propre du féminisme, selon Florence Montreynaud. Il faut rêver mieux, enseigner l’amour et projeter ses espoirs dans l’avenir. Et alors d’autres individus prendront le relais pour réaliser demain les utopies d’hier.

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