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Les relevailles : loin d’être démodées

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Travaille comme journaliste indépendante pour divers magazines québécois, après avoir œuvré au quotidien Le Devoir et au Magazine Jobboom. Diplômée en journalisme à l'UQÀM, elle s'intéresse particulièrement aux enjeux de société.

Toutes les femmes n’ont pas la chance d’avoir une mère, une sœur ou une voisine pour les aider à se remettre d’un accouchement. Si, il y a quelques décennies, l’entourage soutenait spontanément les nouvelles mères, aujourd’hui, des « releveuses » professionnelles leur permettent de souffler.

Quand Carmel Ménard a accouché de ses sept enfants entre 1947 et 1961, dans le village de Saint-Magloire, dans la Chaudière-Appalaches, elle a eu droit à tout un coup de main, qu’on appelait alors « les relevailles ». « Pendant un mois, à chaque accouchement, une de mes sœurs qui n’avait pas encore d’enfants ou une petite fille d’un rang voisin venait s’occuper de tout dans la maison, raconte cette femme aux cheveux blancs immaculés qui vient de souffler 87 bougies. J’avais juste à prendre soin de mon bébé. »

Lorsque Fabiola Joseph a donné naissance à son petit Kendrick en 2013, elle s’est retrouvée seule devant la tâche beaucoup plus rapidement, surtout que le père de l’enfant vit aux États-Unis. La nouvelle maman est pourtant bien entourée. « Mais je n’aime pas ça, tout le temps demander à ma famille de venir m’aider. Ma mère travaille, mon père est retraité, mais a ses activités, et ma sœur, déjà surchargée au travail, est cernée jusque-là », raconte la fonctionnaire dans son salon de Pointe-aux-Trembles, le bambin en train de se réveiller doucement dans ses bras.

Photographie de Diane Ferland et ses deux bébés.
« C’est toujours différent. Certaines mamans ont juste besoin de jaser pendant trois heures. J’accompagne certaines à des rendez-vous, chez d’autres, je plie du linge. »  — Diane Ferland, « releveuse » de profession aux Relevailles de Montréal.

La tradition des relevailles est-elle disparue? Pas tout à fait. Dans le fauteuil à côté de Fabiola Joseph est assise Diane Ferland, « releveuse » de profession aux Relevailles de Montréal, un organisme à but non lucratif fondé en 1985. Chaque semaine, cette assistante périnatale passe un après-midi chez sa cliente à discuter, à prodiguer des conseils, à faire des travaux ménagers légers ou à s’occuper de l’enfant. « Sans ce service, j’aurais peut-être fait une dépression post-partum », avoue Fabiola. Elle a contacté l’organisme un mois après son accouchement, complètement épuisée.

Vide à combler

La tradition des relevailles vient d’une fausse croyance médicale qui clouait les accouchées au lit, explique Suzanne Marchand, ethnologue et auteure de Partir pour la famille. Fécondité, grossesse et accouchement au Québec, 1900-1950 (Septentrion, 2012). « Pendant longtemps, on disait qu’il fallait rester au lit pendant neuf jours après l’accouchement pour que les organes aient le temps de se replacer. On disait que si les nouvelles mères ne se reposaient pas suffisamment, elles auraient des problèmes de santé. Ce devait être difficile pour plusieurs de respecter cette consigne avec tout le travail qu’elles avaient à la maison, mais les femmes s’entraidaient beaucoup. » Les familles étant nombreuses à l’époque, une femme pouvait compter sur plusieurs sœurs pour l’aider, souligne-t-elle.

Le vent a tourné quand les femmes ont commencé à accoucher plus souvent à l’hôpital à partir des années 1950, perturbant le rituel. En parallèle, « la société est devenue de plus en plus individualiste », observe Suzanne Marchand. Pour combler le vide, des organismes communautaires offrant des services de relevailles ont commencé à voir le jour dans les années 1980 au Québec, mais leur nombre s’est accru ces 20 dernières années. Fortes de leur propre expérience de mères, les aides-mamans ou assistantes périnatales ont envie de partager leurs connaissances. Les tarifs varient en fonction du revenu des familles (de 0 à 18 $ l’heure au Groupe Les Relevailles de Québec, et de 0 à 40 $ par bloc de trois heures aux Relevailles de Montréal) et sont donc à la portée de toutes les bourses. Des centres privés offrent également de tels services pour environ 20 à 30 $ l’heure.

Photographie de Gaëtane Tremblay.
« Certains proches sont présents, mais leur façon d’aider, c’est de donner mille conseils et de rappeler qu’ils ont eu huit enfants et que pour eux, ça marchait bien. »  — Gaëtane Tremblay, directrice générale du Groupe Les Relevailles de Québec

La demande est « exponentielle », selon Gaëtane Tremblay, directrice générale du plus ancien organisme québécois offrant ce type de services, le Groupe Les Relevailles de Québec, établi en 1981. « On a beaucoup de demandes de nouveaux parents qui habitent loin de leur famille (dont des immigrants), de familles monoparentales ou de parents d’enfants malades. L’important, c’est d’utiliser le service avant que l’épuisement s’installe. » En 2013-2014, l’organisme a offert près de 8 500 heures à domicile dans 261 foyers — une moyenne de 32,5 heures par famille.

À l’aide!

Les pères d’aujourd’hui ont beau s’impliquer davantage, ils retournent généralement au travail rapidement, laissant les mères seules une bonne partie de la journée. En 2012, les pères québécois ayant choisi le programme de base du Régime québécois d’assurance parentale ont pris en moyenne 6 semaines de congé, alors que leur conjointe est restée à la maison 48 semaines, selon le Conseil de gestion de l’assurance parentale. Ces 6 semaines ne sont toutefois pas nécessairement prises tout de suite après l’accouchement.

Les séjours à l’hôpital, eux, raccourcissent. L’accouchée a donc moins de temps pour se remettre sur pied. Entre 1998 et 2012, la durée moyenne du séjour à l’hôpital lors de l’accouchement est passée de 3,15 jours à 2,62 jours, soit une chute de 17 %, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.

Photographie d'Annie Bouchard.
« On n’accepte plus comme avant de se faire aider. On se dit qu’on devrait être capable de tout faire seul, sinon, c’est s’avouer faible. »  — Annie Bouchard, fondatrice du centre périnatal privé La Source en soi

Même les nouveaux parents bien entourés font partie de la clientèle des différents centres. « On n’accepte plus comme avant de se faire aider », remarque Annie Bouchard, fondatrice du centre périnatal privé La Source en soi, installé dans un duplex converti de la rue Beaubien, à Montréal. « On se dit qu’on devrait être capable de tout faire seul, sinon, c’est s’avouer faible. » Un phénomène qu’observe également Gaëtane Tremblay, à Québec. « Des femmes nous appellent à l’aide parce que leur belle-mère s’en vient en visite et que la maison n’est pas en ordre! Pour les mères d’aujourd’hui, il faut que tout soit parfait. Elles considèrent comme un échec de demander de l’aide à leur entourage. Dans ces cas-là, ce n’est pas juste le bébé qui pleure… »

Parler, nettoyer, catiner

Entre Diane Ferland et Fabiola Joseph, ça a cliqué tout de suite… ou presque. « Pour être honnête, ça a cliqué à la deuxième visite, car à la première, je lui ai juste mis Kendrick dans les bras pour aller me coucher! » se souvient la maman en rigolant.

Son assistante périnatale visite 10 familles chaque semaine, à raison d’une demi-journée chez chacune. « C’est toujours différent, raconte Diane Ferland. Il y a des mamans qui ont juste besoin de jaser pendant trois heures. J’accompagne certaines à des rendez-vous, chez d’autres, je plie du linge. » Certaines refusent de la laisser prendre leur enfant dans ses bras au début, tandis que d’autres lui font tellement confiance qu’elles sortent de la maison et oublient de lui donner les indications pour les boires!

Mais les aides-mamans ne viennent pas suppléer les parents à chaque visite. « L’idée, c’est de permettre aux parents de créer leur nid, d’apprendre à connaître leur bébé et de se percevoir comme compétents, explique Annie Bouchard. Le but, c’est qu’ils passent du temps avec l’enfant. Mais si une maman a juste besoin de se reposer, on respecte ça aussi. »

Place à amélioration

Si ces services d’aide à domicile apportent un soutien considérable aux parents d’un nouveau-né, changer certains comportements permettrait de bonifier les renforts. Parfois, leur entourage aurait intérêt à revoir son attitude, remarque Gaëtane Tremblay. « Certains proches sont présents, mais leur façon d’aider, c’est de donner mille conseils et de rappeler qu’ils ont eu huit enfants et que pour eux, ça marchait bien. À ce moment-là, la mère culpabilise, parce qu’elle n’en a qu’un et que ça ne va pas du tout. » Elle suggère d’arriver avec un plat préparé chez les nouveaux parents en congé parental, plutôt que de s’inviter pour l’heure du thé.

Quant aux mères, elles doivent apprendre à faire appel à leur réseau sans gêne. Et à déléguer plus de tâches au père! « Il faut lâcher prise et permettre au conjoint de prendre plus de place », précise Gaëtane Tremblay. C’est ce que les aides-mamans tentent de rappeler aux clientes à bout de souffle.

Le petit Kendrick était sur le point de fêter son premier anniversaire lors de notre visite. La fin des services de Diane Ferland approchait donc pour Fabiola Joseph. Les yeux des deux femmes se sont embués à plusieurs reprises lorsque planait le spectre de l’échéance de ces rencontres hebdomadaires. Et dire que la mère a hésité à profiter de ce précieux coup de pouce à domicile… « Au début, je n’étais pas certaine de vouloir laisser entrer quelqu’un que je ne connaissais pas chez moi. J’avais peur que cette personne me juge parce que je ne me sentais pas très habile avec mon enfant. » Elle a plutôt trouvé en Diane Ferland une oreille et une épaule incroyables, qui lui ont permis de gagner en confiance.

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