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Photographie de Marie-Hélène Poitras.

Le mince fil qui sépare littérature jeunesse et chick lit tiendrait-il seulement aux personnages féminins mis en scène? Horreur!

En 2009, j’ai publié un roman feuilleton destiné aux 13 à 17 ans intitulé Rock & Rose, dans la collection Epizzod de La courte échelle. Il s’agissait de ma première incursion en littérature jeunesse après un roman (Soudain le minotaure, 2002) et un recueil de nouvelles (La mort de Mignonne et autres histoires, 2005). Dans Rock & Rose, j’ai mis en scène Simone et Juliette, deux personnages très différents qui, au fil de plusieurs faux pas, apprennent à faire leur place dans le milieu de la musique.

Dès la publication de mes premiers bouquins destinés aux adultes, j’ai eu le bonheur de découvrir que mon lectorat, en plus d’être constitué de personnes d’âges très variés, comptait des hommes autant que des femmes. Je ne me suis jamais réclamée de l’écriture féminine (ça, c’est un autre débat) et je tiens à ce que la littérature, telle que je la conçois et l’idéalise, soit ce champ très vaste où je suis souveraine. Dans ma vie, l’écriture relève d’un geste libre, indépendant et nécessaire. Voilà pourquoi je l’ai en si haute estime. Comme je publie aussi des articles en musique dans des hebdos culturels et des magazines, je suis bien placée pour comprendre que les journalistes aient recours à des qualificatifs qui peuvent paraître réducteurs lorsqu’ils présentent une oeuvre. Cela dit, le terme chick lit (« littérature de poulette ») est une appellation contre laquelle je suis en devoir de défendre Rock & Rose qui, telle une Miss Univers contre son gré, a été ainsi couronné dans un grand quotidien, un matin de janvier 2010.

Certains se sont montrés étonnés que je réagisse avec autant de vigueur. Pourtant, quel auteur voudrait voir son lectorat potentiel réduit de moitié? Pourquoi, quand on met en scène deux personnages féminins, on fait soudainement de la chick lit, alors que lorsqu’il s’agit de protagonistes masculins ou mixtes, c’est de la littérature jeunesse? Pourquoi devrais-je joindre le camp d’une littérature parallèle qui véhicule un message superficiel? Pourquoi mon feuilleton devrait-il être affublé d’une étiquette même pas encore traduite en français? Écrire les 13 épisodes de Rock & Rose – 400 pages au total – m’a pris deux ans. J’y ai mis tout mon coeur et toute mon énergie, comme pour mes précédents ouvrages. J’ai appris à travailler avec un plan détaillé pour mieux orchestrer les rebondissements, me suis posé mille et une questions pour arriver à écrire le livre que j’aurais voulu lire à 16 ans, pour ne pas entretenir certains tabous à propos de thèmes délicats (suicide, anorexie, drogues dures, sexualité désabusée…). J’ai soigné la langue que j’employais, sans gommer ce qui fait mon style et ma patte, par respect pour ce lectorat que j’avais très hâte de rencontrer. La chick lit n’est certes pas un genre reconnu pour son travail sur le langage ni pour la subtilité de ce qui s’y raconte.Dans les salons du livre,mes lecteurs ont les yeux qui pétillent d’intelligence et je n’ai pas la moindre envie de les assommer avec de la littérature sirupeuse à recette.

Si j’accepte que Rock & Rose soit qualifié de chick lit, je dis à mes lecteurs gars (j’en ai quelques-uns), déjà gênés d’aller acheter les épisodes en raison de tout ce rose dont ils sont barbouillés (une décision qui relève du marketing, pas de moi), qu’ils lisent des « livres de filles ». Cette pensée m’attriste. Rock & Rose est aussi l’histoire de la formation d’un groupe rock indépendant. Certains lecteurs s’y intéressent pour cette raison.

Dans un monde où la place réservée à la littérature dans les médias est en voie d’extinction, qui veut voir ses oeuvres présentées d’une manière qui ne leur rend pas justice? Je réclame le même droit que mes collègues masculins de la collection Epizzod, soit celui de faire de la littérature jeunesse, du feuilleton littéraire. Car de chick lit à shit lit, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas.

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