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Photographie d’une femme âgée faisant sécher du linge

Avec le Japon et l’Allemagne, l’Italie est l’un des pays comptant le plus de personnes âgées. Les 65 ans et plus y représentant plus de 20 % de la population. Pauvreté, solitude et problèmes de santé guettent cette minorité marginalisée — surtout féminine — en voie de devenir majoritaire.

Gisela V. habite avec son chien à Spello, dans la campagne de l’Ombrie, au cœur de l’Italie, à 15 kilomètres de chez sa fille unique et son petit-fils. Veuve depuis 22 ans, elle vit grâce à la pension de « réversibilité » de feu son mari ingénieur, soit la moitié de la pension de retraite que celui-ci aurait reçue. En clair, quelques centaines d’euros par mois. « Ma chance, c’est que la maison est à moi. Je n’ai pas de loyer à payer », fait-elle valoir.

Photographie de Gisela V.
Gisela, veuve depuis 22 ans, vit grâce à la pension de « réversibilité » de feu son mari ingénieur, soit la moitié de la pension de retraite que celui-ci aurait reçue. En clair, quelques centaines d’euros par mois.

Elle ajoute cependant que sa vieille demeure compte sept pièces et que son entretien est coûteux. « Il y a toujours quelque chose à réparer. Autrefois, nous faisions tout, mais maintenant, je n’y arrive plus. » Outre une arthrose douloureuse qui lui déforme les mains et des problèmes à une hanche, la dame de 84 ans éprouve des soucis d’arythmie cardiaque.

Marisa J. vit avec un de ses deux petits-fils dans un quartier bourgeois de la métropole économique italienne. À 79 ans, la Milanaise souffre de la maladie de Parkinson et peine à monter et descendre quelques escaliers, même avec sa canne. Comme elle vient d’un milieu privilégié et qu’elle a travaillé toute sa vie pour une maison de haute couture afin d’élever seule ses trois enfants, l’argent n’est pas un souci.

En plus des visites hebdomadaires de ses enfants qui lui donnent un coup de main, une jeune Philippine vient chez elle tous les matins faire son ménage, ses courses et d’autres menus travaux. En cas de pépin, elle dispose d’une assurance maladie privée. « Le système public est gratuit, mais pour une prise de sang, il faut attendre quatre heures », dit-elle. Dans un laboratoire privé, l’affaire est expédiée en 10 minutes et les 160 euros de frais lui sont en partie remboursés.

Issue d’un milieu plus modeste, Irma C. réside dans la montagne piémontaise, seule depuis la mort de son mari travailleur de chemin de fer il y a 30 ans. À 82 ans, elle continue à faire des ménages au noir dans la Suisse voisine quelques jours par semaine. Elle cultive un potager, et jusqu’en 2012, elle allait encore dans la forêt couper son bois, « moins cher que le méthane ». Maintenant, elle l’achète. Ses quatre filles lui ont interdit d’aller chercher son bois, la forêt étant située « en hauteur ».

L’aïeule de 11 petits-enfants et 12 arrière-petits-enfants vit elle aussi grâce à la modeste pension de réversibilité de son défunt mari. « Sans cela, je serais mal prise », admet-elle. Irma C. prend « cinq ou six » pilules par jour pour le cholestérol, l’acide urique et l’arthrose, mais ce dont elle se plaint, ce sont les taxes « excessives » sur les services imposées par l’État. « Combien d’eau une personne seule peut-elle utiliser et combien de déchets peut-elle produire? »

Pas d’argent ni de mari

Gisela V., Marisa J. et Irma C. ont en commun de faire partie d’une minorité marginalisée, en voie de devenir majoritaire en Italie : les aînées. L’Italie compte parmi les trois pays au monde ayant la plus importante population âgée. Plus de 20 % des Italiens ont 65 ans et plus, et déjà en 2050, ils seront près du double. Sur 60 millions, ils sont actuellement 16 000 centenaires, dont 80 % sont des femmes — soit trois fois plus qu’il y a 10 ans. La tendance va se maintenir : selon l’Istat, l’institut de statistiques national, plus de 50 % des Italiennes nées en 2000 fêteront leur 100e anniversaire.

Photographie de Marisa
Marisa (tout comme Gisela et Irma) fait partie d’une minorité marginalisée, en voie de devenir majoritaire en Italie : les aînées. L’Italie compte parmi les trois pays au monde ayant la plus importante population âgée.

« La précarité financière, l’isolement et les problèmes de santé sont les principaux défis à relever pour les aînées italiennes », estime Francesco Belletti, directeur du Centre international d’études sur la famille à Milan. Créée pour pourvoir à la sécurité des personnes âgées, la prévoyance sociale publique a été établie pour les travailleurs percevant un salaire et ne reconnaît pas la valeur du travail domestique et des soins aux enfants, explique-t-il. Du coup, la plupart des Italiennes de plus de 65 ans, n’ayant pas gagné un salaire, dépendent de la pension de leur mari.

À la pauvreté s’ajoute souvent la solitude, soulève M. Belletti. Pour chaque veuf, il existe cinq veuves sur la péninsule. Par ailleurs, les maladies invalidantes sont nombreuses après 75 ans et, en partie à cause des ressources économiques réduites, plusieurs aînées ont de mauvaises habitudes alimentaires. « Nombreuses sont celles qui se contentent d’un caffè latte et d’un morceau de pain pour souper. »

Plus autonomes que les hommes

Selon Francesco Belletti, il est crucial de redécouvrir l’importance de la prévention en Italie, en promouvant l’exercice physique et une saine nutrition. « C’est irréaliste de penser que les ressources publiques pour prendre en charge les personnes âgées augmenteront, estime-t-il. Au contraire, c’est le nombre d’aînés qui va croître. Et le soutien au sein des familles, lui, va diminuer à cause du faible taux de natalité. »

En dépit des politiques sociales sexistes et des injustices cumulées de toute une vie, Francesco Belletti relève que les aînées s’en sortent mieux que leurs homologues masculins. « La plupart des hommes de 65 ans et plus ont été pris en charge par leur épouse. Lorsqu’ils se retrouvent seuls, ils sont beaucoup moins autonomes : ils cuisinent peu, ne sont pas habitués à faire le ménage et peinent à occuper leur temps. »

Aide étrangère

« Dans notre pays, les politiques publiques ne sont favorables à personne, mais elles sont particulièrement hostiles envers les femmes plus âgées », regrette Marina Piazza, une sociologue qui a étudié les conditions de vie des Italiennes tout au long de sa carrière, et qui a elle-même passé le cap des 70 ans. Traditionnellement, la famille italienne est tricotée serré et le rôle des femmes est central, notamment celui de la mamma et de la nonna, explique-t-elle.

Photographie de Marina Piazza.
« Dans notre pays, les politiques publiques ne sont favorables à personne, mais elles sont particulièrement hostiles envers les femmes plus âgées. »  — Marina Piazza, sociologue spécialiste des conditions de vie des Italiennes, ayant elle-même passé le cap des 70 ans

L’État a longtemps compté sur elles, mais avec le vieillissement rapide de la population, il doit s’appuyer sur d’autres solutions. Pour faire face au nombre croissant de personnes âgées en perte d’autonomie, il privilégie depuis les années 2000 les badanti, des aides domestiques « à tout faire », pour la plupart étrangères, travaillant plus ou moins au noir. Selon diverses agences, elles seraient plus de 800 000 au pays. « Il s’agit de l’option la plus économique, affirme Marina Piazza. Elle permet aux personnes de rester chez elles et d’éviter les maisons de retraite, souvent inaccessibles financièrement. » Or, outre la question des conditions dans lesquelles ces femmes travaillent, la qualité de leurs services peut poser problème, puisqu’elles n’ont reçu aucune formation en la matière.

L’an dernier, Marina Piazza a publié le livre L’età in più (L’âge en plus), une réflexion sur son propre parcours vieillissant. Puis, avec des femmes de sa génération, elle a formé un groupe de recherche qui planche sur des solutions d’habitations semi-collectives pour aînées, à prix modique, de petite taille, centrales, acceptant les meubles personnels, pouvant accueillir des membres de la famille, avec services de santé sur place. Un projet que tous souhaitent viable pour défier les maux qui guettent le grand âge au féminin.

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9 Réactions

  1. bouchard

    bonjour,
    Une tristesse que j’ai retrouvé en lisant ce reportage je vieillis moi aussi et je dis toujours en blaguant que je vivrai jusqu’à 100 ans mais quand tu lis un tel reportage et bien tu te sens seul et tristesse dans mon lieu de travail j’en parle avec les collègues beaucoup jeune il m’écoute 2-3 minutes mais par la suite cela ne les concerne plus donc….il faut réveiller les gouvernements qui eux aussi vieillisent

  2. Louise Deslauriers

    Je ne crois pas que ce soit vraiment différent ici, il y a 50 ans environ, les ainés vivaient au sein de leur famille et continuaient à jouer un rôle utile auprès des petits-enfants. Aujourd’hui dans une résidence d’ainés, 85% sont des femmes seules, qui s’ennuient et vivent de petites pensions, souvent parce qu’elles n’ont jamais été sur le marché du travail. Grâce à son courage, ma mère a élevé sa famille tout en travaillant à l’extérieur, ce qui était très mal vue à l’époque. Elle et mon père ont enduré les commentaires désobligeant sur le fait qu’elle n’était pas à la maison pour s’occuper de ses enfants, et qu’il n’était pas capable de faire vivre sa femme. Précisons que nous avons tous accéder, à des études supérieurs et au contraire nous sommes devenus autonomes et responsables plus vite grâce à son cheminement. Aujourd’hui elle est veuve à 87 ans, et vit grassement de ses pensions et des économies familiales, que mes parents n’auraient jamais pu faire, sans son travail à l’extérieur. Merci à ces pionnières qui ont ouvert la voie à l’accès au marché du travail pour les femmes.

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