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Photographie d'Élyse Lambert

Ancré dans les traditions et le protocole, l’univers de la sommellerie demeure très masculin. Pourtant, au Québec, ce sont des femmes qui trônent parmi les meilleurs sommeliers. Rencontre avec ces fines papilles qui rayonnent au-delà de nos frontières.

Elles connaissent le vin et le dégustent mieux que quiconque. Quelques arômes ou une teinte leur suffisent à déterminer la provenance et l’âge du nectar qu’elles ont devant elles. À tel point qu’elles se classent parmi les meilleurs au monde.

Véronique Rivest et Élyse Lambert sont des expertes de tout ce qui touche de près ou de loin au vin. La première a même réussi l’exploit de se hisser au deuxième rang du dernier concours du meilleur sommelier du monde à Tokyo, en 2013. Jamais une femme n’était grimpée sur le podium de cette compétition. Élyse Lambert n’est pas en reste. Première femme à être sacrée meilleur sommelier des Amériques en 2009, après avoir été la première à décrocher le titre de meilleur sommelier du Québec en 2004, elle s’est classée dans le top 12 des meilleurs sommeliers au monde en 2010.

Société distincte

Malgré leurs faits d’armes, les deux sommelières font exception dans cet univers encore très masculin. Dans la majorité des autres pays, aucune femme ne figure parmi les meilleurs dégustateurs. Comment expliquer cette exception québécoise?

Photographie de Véronique Rivest.
« Aujourd’hui, les jeunes femmes ne se demandent plus si elles peuvent avoir accès à telle ou telle profession. Plusieurs font ce qu’elles veulent. Et elles sont de plus en plus présentes dans le monde du vin »  — Véronique Rivest, classée deuxième au concours du meilleur sommelier du monde à Tokyo, en 2013

Le contexte culturel et historique du Québec est un facteur important dans cette évolution, selon Véronique Rivest. « En France et dans le reste de l’Europe, la sommellerie est un vieux métier ancré dans une histoire. Ici, c’est récent. C’est plus facile d’évoluer rapidement quand on est moins engoncé dans les protocoles », note-t-elle. Elle voit aussi comme des atouts la jeunesse du vignoble québécois et, plus généralement, l’intérêt récent des Québécois pour le vin. « Nous ne traînons pas le fardeau de la tradition. Nous avons une grande curiosité pour les vins d’ailleurs. De plus, nous avons une des plus belles offres de vins au monde; les bouteilles proviennent de partout sur la planète. Alors qu’en France, en Italie ou en Espagne, les vins étrangers sont plus difficiles d’accès. »

Le vin mûrit, la sommellerie aussi

Véronique Rivest travaille dans la sommellerie depuis plus de 25 ans et le fait d’être une femme n’a jamais représenté un obstacle pour elle. « Sauf peut-être au début, quand je travaillais au LCBO (régie des alcools en Ontario). Certains clients préféraient parler à un vendeur moins expérimenté plutôt qu’à moi. Mais sinon, je n’ai jamais senti de différence. » La sommellerie évolue comme tous les autres métiers traditionnellement masculins, selon elle. « On a eu un mouvement féministe assez fort. Aujourd’hui, les jeunes femmes ne se demandent plus si elles peuvent avoir accès à telle ou telle profession. Plusieurs font ce qu’elles veulent. Et elles sont de plus en plus présentes dans le monde du vin, comme c’est le cas en médecine ou en ingénierie. »

En revanche, les compétitions internationales lui ont fait prendre conscience de l’exception québécoise. « Lors des trois derniers concours du meilleur sommelier du monde, sur les 50 à 60 candidats (les meilleurs de chaque pays), il n’y avait que 3 femmes en 2007, 7 femmes en 2010 et 6 femmes en 2013. C’est très peu. Il y a des pays où le milieu est encore très macho », fait remarquer Véronique Rivest, qui a participé aux trois dernières éditions du concours. Elle se souvient d’ailleurs de ses débuts chez un producteur de vin en Alsace. « J’étais une femme, jeune et canadienne, et je vendais du vin à des Alsaciens. Alors je ne vous raconte pas les leçons que j’ai reçues! Était-ce dû au fait que j’étais une femme, que j’étais jeune ou étrangère? Je ne sais pas lequel des facteurs était “aggravant” », raconte-t-elle en riant.

Photographie d'Élyse Lambert
« Quand j’ai commencé en 1999, c’était un métier d’hommes. Au départ, j’en ai un peu souffert; à compétences égales, les femmes avaient des salaires plus bas et devaient se démarquer pour avoir un poste. »  — Élyse Lambert, classée meilleur sommelier des Amériques en 2009 et meilleur sommelier du Québec en 2004

Selon elle, le monde du vin évolue dans son ensemble, pas seulement du point de vue du sexe. « Pendant des années, la France a dominé ce secteur. Les meilleurs sommeliers étaient donc français. Puis, le meilleur sommelier du monde n’a plus été français, et finalement plus européen [NDLR : celui de 1995 était japonais]. Et maintenant, on voit des femmes se hisser en haut des podiums », analyse Véronique Rivest, qui est sur le point d’ouvrir un bar à vin à Gatineau.

Vues comme un atout

Élyse Lambert perçoit aussi une nette évolution dans le métier au Québec. « Quand j’ai commencé en 1999, c’était un métier d’hommes. Au départ, j’en ai un peu souffert; à compétences égales, les femmes avaient des salaires plus bas et devaient se démarquer pour avoir un poste, se rappelle celle qui travaille encore à temps partiel dans la restauration, à la Maison Boulud à Montréal. Mais aujourd’hui, c’est devenu un avantage d’être une femme. Les gens du domaine de la sommellerie se sont rendu compte qu’avoir des femmes dans les équipes était un atout pour les ventes et l’approche client. C’est devenu à la mode. » En effet, les femmes auraient un contact plus facile avec les clients et elles seraient moins intimidantes, surtout pour la clientèle féminine qui montre un intérêt croissant pour le vin. Les deux sommelières soulignent d’ailleurs la forte présence des femmes dans les formations qu’elles donnent sur le vin.

Mais pour en arriver là, il a fallu défricher la voie. « Le talent n’est pas une question de sexe. On faisait ce qu’on aimait et on était persuadées de faire la bonne chose. Ça a ouvert cette possibilité-là pour d’autres », note Élyse Lambert, qui reçoit souvent des appels de jeunes qui souhaitent suivre ses traces. Pour atteindre un haut niveau dans les compétitions, elle s’est longtemps entraînée avec deux autres sommelières, Danielle Dupont et… Véronique Rivest. « C’était plus payant de s’entraîner ensemble et d’échanger nos notes plutôt que de travailler individuellement. Ça a bien fonctionné, car en 2004, nous étions les trois sur le podium du meilleur sommelier du Québec », se souvientMmeLambert. Elles ont cessé leurs entraînements quand la compétition est devenue trop serrée entre Véronique Rivest et elle.

Des bouteilles, des biberons

Malgré cette récente ouverture, les sommelières restent confrontées à un obstacle de taille : « Ce n’est pas un travail adéquat pour les femmes enceintes ou qui allaitent », dit Aline Migneault, vice-présidente de l’Association canadienne des sommeliers professionnels. Cette sommelière qui a travaillé pour de grandes maisons de vin a mis sa carrière en veilleuse pendant cinq ans pour s’occuper de ses deux enfants. « Quand j’ai fini ma formation en 1990, il y avait quelques femmes, mais elles ont toutes arrêté. C’est difficile de travailler cinq soirs par semaine et d’avoir une vie de famille. »

D’autres, comme Véronique Rivest, n’ont pas fait ce compromis. Lors du concours du meilleur sommelier du Québec en 1999, elle était enceinte de neuf mois de son deuxième enfant. « Quand je suis arrivée avec mon gros ventre, il y a eu des “ohhhh” dans la salle. Je ne sais pas si c’était de l’admiration ou du reproche. Ça n’a pas laissé les gens indifférents, relate-t-elle [NDLR : lors de dégustations, les participants peuvent recracher le vin]. Ça n’a pas toujours été facile de concilier mon travail et ma vie de famille; ça demande une bonne organisation. Je suis chanceuse d’avoir un environnement familial stable, même si nous ne cadrons pas dans le modèle familial classique. La preuve que ça peut fonctionner même si on fait autrement! »

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