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Photographie de Michel Langlois. ©Michel La Veaux

Entre autobiographie, entrevues et reconstitutions, le film de Michel Langlois expose la noblesse d’âme d’Anne Hébert.

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À propos de l'auteur(e)

Helen Faradji est arrivée de France en 1999. Titulaire d’un doctorat en études littéraires de l’UQAM, Helen a toujours été passionnée par le cinéma. Ancienne rédactrice en chef de la section cinéma de l'hebdomadaire ICI et présidente de l'Association québécoise des critiques de cinéma, elle est rédactrice en chef de 24images.com, le webzine hebdomadaire de la revue 24 Images en plus de collaborer à différents médias.

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Anne, sa sœur Anne

Par Helen Faradji, 13 mai 2013

En 1975, le futur cinéaste Michel Langlois, alors serveur dans une auberge à Saint-Joseph-de-la-Rive, fait la connaissance d’une cliente pas comme les autres : Anne Hébert. Durant quelques années, il entretiendra avec la célèbre auteure une relation épistolaire forte et sincère. En compagnie, entre autres, de la comédienne Andrée Lachapelle, c’est cette expérience singulière qu’il raconte, entre réel et imaginaire, dans son nouveau documentaire Anne des vingt jours. Rencontre.

Gazette des femmes : Dans plusieurs de vos films (Comme un voleur [1991], Mère et monde [2006]), vous citiez déjà Anne Hébert. Pourquoi avoir décidé de lui consacrer un film entier?
Michel Langlois : Je l’ai toujours voulu, mais au moment où j’aurais été prêt à le faire, en 2000, le cinéaste Jacques Godbout lui consacrait un documentaire à l’ONF (Anne Hébert, 1916-2000). Ce très beau film m’a un peu coupé l’herbe sous le pied. Ensuite, je dois avouer que ça me faisait peur. Parce qu’Anne Hébert demeure pour moi une figure mythique, une idole. Quand j’avais 16 ans, son recueil de poèmes Le tombeau des rois [1953] a été mon premier vrai choc littéraire. Et l’idée de toucher à ça me donnait l’impression de commettre un sacrilège.

En plus, au début du projet, je ne savais pas trop par où prendre cette rencontre entre un homme de 30 ans et une dame de 59 ans qu’il admire énormément, qui vont passer quelques jours ensemble dans un hôtel avant de commencer à s’écrire. Comment ne pas tomber dans l’anecdote? Je n’ai pu me mettre à écrire que lorsque j’ai pensé à Andrée Lachapelle. J’avais déjà fait plusieurs films avec elle. Elle avait incarné Anne Hébert au théâtre dans La saga des poules mouillées [de Jovette Marchessault, 1981]. Ce sont pour moi deux femmes du même type, avec la même élégance, la même retenue, la même pudeur, la même douceur. Je les associais beaucoup. Je me suis donc dit : pourquoi ne pas transformer cette histoire en voyage, aux côtés d’Andrée avec qui je pourrais parler de poésie, d’amour, d’amitié, de vieillissement, de mort, et dont Anne Hébert deviendrait le fil conducteur?

Anne des vingt jours multiplie les approches, entre autobiographie, entrevues classiques, reconstitutions… Était-ce une façon d’entretenir le mystère autour de la figure d’Anne Hébert?
Je n’y avais pas pensé. Mais une chose est sûre, j’aurais beaucoup de mal à révéler quelque chose d’Anne Hébert qui est inconnu du grand public. Déjà, utiliser ses lettres me posait un problème. Je me suis ravisé en me disant qu’elles n’étaient pas compromettantes. Donc, oui, il y avait une certaine volonté de la protéger, c’est vrai. Certains amis me reprochent d’ailleurs de ne pas être allé assez loin dans ce que j’avais à dire d’elle, tandis que d’autres sont choqués par l’intervention de Guy Fournier, qui affirme qu’elle a vécu ses premières expériences sexuelles à 16 ans avec son cousin. Il voulait casser l’image de sainte, de madone qu’elle peut avoir, et qu’elle a un peu cultivée. J’ai hésité, mais je me suis dit qu’Anne Hébert n’aurait peut-être pas détesté ça!

Diriez-vous qu’Anne Hébert est votre muse?
Oui. La chose la plus importante en littérature, pour moi, c’est la poésie, l’écriture pure. Et ses poèmes, en particulier ceux que j’ai mis dans le film, m’ont causé un vrai choc. Certains livres ont beaucoup compté dans ma vie, mais jamais autant que les siens.

Qu’est-ce qui vous inspire chez l’auteure?
Sa poésie, justement. J’aime beaucoup le roman Les chambres de bois [1958] et la nouvelle « Le torrent » [1950], parce qu’ils sont écrits avec beaucoup d’économie et qu’elle y parle de choses noires de manière ensoleillée. J’ai beaucoup d’admiration pour ça. Pour moi, l’art d’Anne Hébert réside dans cette capacité à prendre des histoires terribles et à en faire de la lumière.

Et chez la femme?
Je pense que je lui ressemble. J’ai toujours gardé une photo d’elle à 17 ans dans mon portefeuille et une autre de moi au même âge; je crois qu’à cet âge-là, on aurait pu être frère et sœur. On avait le même souci d’écoute de l’autre et celui de ne pas être indiscret. Par exemple, je lui ouvrais la porte de mes amitiés, de mes amours, elle s’y intéressait et posait des questions. Mais je savais qu’il ne fallait pas que je donne trop de détails dans mes réponses. De mon côté, je n’ai jamais osé la questionner sur cet aspect de sa vie. Mais je pense qu’entre nous, il y avait un effet de miroir.

Pour vous, l’auteure et la femme sont-elles indissociables?
Absolument. Et j’irais même jusqu’à dire qu’Anne Hébert est les personnages de tous ses romans. La mère dans « Le torrent », c’est elle. Comme l’est le garçon. On voit bien dans ses personnages la souffrance qu’elle ressentait à être dans ce Québec de l’époque, si sclérosé, bâillonné qu’il lui a donné envie de partir. Je la reconnais partout.

Trouvez-vous son œuvre bien mise en valeur, notamment au cinéma?
J’ai toujours trouvé qu’Anne Hébert et le cinéma, ça se mariait mal. Tous les films qui ont été faits, même Kamouraska [de Claude Jutras, 1973], ne me convainquent pas. Son œuvre est tellement sobrement mais puissamment imagée que la mettre en images tue quelque chose. Le pire exemple, c’est Les fous de Bassan [d’Yves Simoneau, 1986]. Elle-même en était malade. Par contre, elle aimait Kamouraska. Je ne sais pas ce qu’elle aurait pensé du Torrent de Simon Lavoie [2012]. Mais il faut avouer que, de façon générale, peu d’œuvres de notre patrimoine sont bien mises en valeur.

Que voulez-vous que nous retenions d’Anne Hébert après avoir vu votre film?
J’espère avoir rendu l’image de sa noblesse d’âme, si forte qu’elle englobait sa personne physique. Sur la photo où elle a 17 ans, elle est évidemment très belle, mais je dirais même qu’elle a le visage de la poésie. Et c’était vrai à toutes les étapes de sa vie. Quand je l’ai connue, elle était éblouissante. Ça m’est arrivé une seule autre fois d’être aussi impressionné par une présence physique : celle de Simone de Beauvoir, que j’ai aperçue, en 1977, dans une manifestation d’intellectuels français. Toute la lumière de la salle était comme concentrée sur elle. Anne Hébert provoquait la même chose. Elle était très timide, mais dès qu’elle entrait dans une pièce, elle avait ce charisme lumineux. J’espère que mon film a pu capter un peu de cette lumière.

Anne des vingt jours de Michel Langlois : sortie DVD prévue à l’automne 2013.

Qu'en pensez-vous ?


  1. Annie Macdonald a écrit :

    Très beau reportage et entrevue qui donne envie de voir le film. Pourrais-je avoir l’adresse courriel de Michel Langlois?

    Merci


  2. Marie a écrit :

    Bonjour,
    Il vous est sans doute possible de joindre M. Michel Langlois en communiquant avec la maison de production de son film :
    Sherpas Films
    (514) 287-9707