Photographie de Mme Kristina Henkel

Élever son enfant en faisant fi de son sexe? Kristina Henkel, consultante en égalité des genres dans le milieu scolaire et préscolaire, soutient cette pratique marginale.

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À propos de l'auteur(e)

Hélène Mercier est journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journalLa Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la première chaîne de Radio-Canada.

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La fin du rose et du bleu

Par Hélène Mercier, 1 septembre 2011

Élever son enfant en faisant fi de son sexe? Quelques parents suédois le font. Et Kristina Henkel, consultante en égalité des genres dans le milieu scolaire et préscolaire, soutient cette pratique marginale. Mais ce qu’elle défend surtout dans son dernier livre, c’est l’importance de sortir nos petits des moules liés au genre. De leur donner une gamme variée de possibilités de teintes, entre le rose et le bleu.

En 2009, l’histoire de Pop, 2 ans et demi, a fait le tour du monde. Ses parents, de jeunes Suédois dans la vingtaine, ont choisi de ne pas révéler son sexe. Dans plusieurs journaux, ils ont dit « souhaiter que leur enfant se développe de façon plus libre, sans être contraint dans un modèle préétabli en fonction de son genre ». Kristina Henkel, spécialiste de l’égalité des genres chez les enfants, a été invitée sur plusieurs tribunes pour donner son opinion sur l’affaire Pop. Toujours, elle a affirmé son appui à l’initiative des parents.

De ses expériences comme éducatrice en garderie et enseignante au primaire, la mère de deux bambins a constaté à quel point « les enfants se développent en tant qu’individu unique et non en tant que garçon ou fille ». Une idée véhiculée dans les politiques d’éducation de son pays, qui encouragent la promotion de l’égalité des genres dès la garderie. En 2004, Kristina, alors âgée de 23 ans, a créé la compagnie Jämställt.se (« Égalité »), une firme de consultants qui, « par des programmes de mentorat, des conférences et des films, tente d’équiper ceux qui influencent la jeune génération dans la construction de son identité propre », dixit son site Web.

Dans l’univers de jeu proposé par la consultante, Batman prépare le gâteau d’anniversaire de Fifi Brindacier, la célèbre gamine suédoise affranchie, pendant que cette dernière sauve les opprimés avec Hello Kitty. Pourquoi enfermer nos enfants et, par ricochet, leurs modèles, dans des cases dessinées d’avance? C’est la question que pose le second livre de Henkel, qu’elle cosigne avec Marie Tomicic : Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2 1 (Donnez à votre enfant 100 possibilités plutôt que 2). Sans prôner la mort de Barbie et la fin du rose pour les filles, l’ouvrage invite les parents à être originaux et à devancer leurs automatismes. « Achetez des vêtements de toutes les couleurs et n’ayez pas peur d’agencer une jupe rose à un t-shirt noir », suggère le bouquin. En proposant une multitude de possibilités plutôt qu’une liste de choses à proscrire, les auteures font rimer égalité avec créativité.

Jeune avocat du sud de la Suède, Erik Essaiasson a voulu lire cet ouvrage lorsqu’il est devenu père, il y a un an. « Je crois que c’est important d’être conscient des idées et des attentes, souvent traditionnelles, que nous avons envers une fille ou un garçon en tant que parent. Ce livre a une approche très positive et est rempli de conseils pratiques. C’est presque du type L’égalité des genres pour les nuls! » s’exclame-t-il.

« Étant mère d’un garçon qui a porté des vêtements de toutes formes et de toutes couleurs jusqu’à l’âge de 5 ans, j’ai toujours suivi le débat sur la question vestimentaire des enfants avec grand intérêt », raconte Anna Teresia Berg, 34 ans, qui a trois fillettes et un fiston, âgés de 8 mois à 9 ans. «Quand j’ai feuilleté ce bouquin, c’était la première fois que je voyais la discussion aller plus loin que la satanée question du rose et des robes », se réjouit la conceptrice-rédactrice publicitaire.

De son côté, Malin Björns amène le débat sur la place publique. Cette conseillère environnementale pour la ville de Malmö se bat pour que la municipalité du sud de la Suède ouvre la première « garderie neutre sur le plan du genre ». Dans celle-ci, « il y aurait une réflexion constante sur la notion de genre et aucune différence ne serait faite entre garçons et filles », explique celle qui applaudit les efforts de Kristina Henkel. Malin est la mère de Charlie, 2 ans, qui, tout comme Pop, est élevé de façon à ce que son genre soit imperceptible et insignifiant. « Quand on me demande si mon enfant est une fille ou un garçon, je dis que c’est Charlie. Point », relate la jeune trentenaire.

Selon Nathalie Bigras, professeure agrégée en éducation à la petite enfance au Département d’éducation et pédagogie de l’Université du Québec à Montréal, l’approche de Malin semble excessive. « Le genre fait partie de l’identité de l’enfant. Il est essentiel que celui-ci puisse comprendre à quel genre il appartient. Je crois qu’on peut éviter les stéréotypes tout en développant l’identité liée au genre. » Kristina Henkel, elle, envisage la situation à l’inverse. « Jusqu’où acceptons-nous que les parents, les éducatrices, les enseignants perpétuent les stéréotypes? En sommes-nous offensés? Évidemment, les gens qui essaient de nouvelles façons de faire sont considérés comme étranges et reçoivent de nombreuses critiques. Du moins, au début. »

Dans nos CPE

Au Québec, on est encore bien loin de ces considérations. Nathalie Bigras souligne qu’ici, « rien ne traite de la question du genre dans la formation des éducatrices ». Vérification faite auprès du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Esther Chouinard, de la Direction des communications, confirme que les travailleuses des centres de la petite enfance ne reçoivent pas d’enseignement particulier sur les notions d’égalité des genres.

Ce que déplore Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et codirectrice universitaire de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes sur le mouvement des femmes québécois (ARIR). « Les éducatrices font preuve de bonne volonté. Elles sont convaincues d’adopter un comportement égalitaire. Mais en les observant, on se rend compte qu’elles véhiculent de nombreux stéréotypes sexuels », note celle qui a collaboré à l’étude du Secrétariat à la condition féminine D’égal(e) à égaux. Pour la promotion de rapports égalitaires entre filles et garçons dans les services de garde éducatifs,2parue en septembre.

Francine Descarries donne en exemple les compliments faits tout naturellement aux filles sur leur apparence, mais très rarement adressés aux garçons. Un marqueur stéréotypé également observé par Kristina Henkel de l’autre côté de l’Atlantique. Francine Descarries ajoute que « promouvoir l’abolition de la stéréotypie, c’est aussi adopter des comportements proactifs, comme inciter les garçons et les filles à la mixité. Par exemple, inviter les garçons à la table de dessin et organiser un jeu de voitures en encourageant les filles à participer ». Selon elle, un cours qui aborderait directement la question des inégalités sexuelles amènerait une prise de conscience chez les enseignants et les éducatrices.

Un avis partagé par Kristina Henkel, qui aimerait voir les avancées de la Suède dans ce domaine copiées ailleurs dans le monde. Depuis le tollé soulevé par l’affaire Pop en 2009, la consultante pose et repose la question : « Qu’y a-t-il de si dérangeant à laisser un enfant grandir en tant qu’enfant, et non pas en tant que garçon ou fille? » Pour le moment, aucun élément de réponse ne l’a convaincue qu’il faille cesser d’alimenter les discussions avec ces idées innovantes. : :


1Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2
SOUS LA PLUME DE KRISTINA HENKEL
Enjämställd förskola, 2006
(Une garderie égale: théorie et pratique)
Le premier livre de Kristina Henkel se veut un outil pédagogique pour les éducateurs en centre de la petite enfance. Offert uniquement en suédois, il propose une base théorique pour instaurer un milieu égalitaire. Quatre mille exemplaires ont trouvé preneur, dans un pays qui compte 8000 établissements de la petite enfance. Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2, 2009 (Donnez à votre enfant 100 possibilités plutôt que 2). Cet ouvrage de Kristina Henkel et de Marie Tomicic s’est vendu à plus de 14000 exemplaires. Accessible à tous, il fournit une multitude d’exemples concrets et de conseils pratiques, regroupés par thèmes : le langage, l’apparence, les jeux et les émotions. Il est offert uniquement en suédois, mais les auteures préparent une
version anglaise.
2D’égal(e) à égaux. Pour la promotion de rapports égalitaires entre filles et garçons dans les services de garde éducatifs
Le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine a lancé en septembre un DVD portant le même titre, destiné aux éducatrices des services de garde. Cet outil pédagogique vise à les sensibiliser aux stéréotypes sexuels.

Qu'en pensez-vous ?


  1. Objet : article La fin du rose et du bleu , dans la Gazette (format papier) de sept-oct 2011

    Bonjour
    J’ai lu avec amusement cet article dans le dernier numéro de la Gazette. Là où la Suède vient de publier des « guides » à l’intention des éducateurs et éducatrices en petite enfance et des parents, le Québec avait déjà innové, il y a plus de …trente ans. En effet, au début des années 80, j’ai eu le mandat de coordonner un chantier interministériel sur ce thème, en application d’une des recommandations de la Politique gouvernementale sur la condition féminine, pour les Québécoises: égalité et Indépendance. Sous la coordination du CSF, les ministères de l’Éducation , des Affaires sociales (ancêtre du Ministère de la santé et des Services sociaux) et de la Culture ont pendant trois ans développé plusieurs outils pratiques à l’usage des adultes parents, éducateurs de garderie ou de pré maternelle et même créateurs de jeux et livres pour jeunes enfants. Un dépliant de sensibilisation aux effets du sexisme dans la petite enfance, sous forme de bande dessinée a été diffusé à grande échelle, un programme d’animation en douze étapes a été mis au point, un concours a permis la production d’un livre-disque-jeu pour enfants , et de plusieurs autres si on compte les projets non primés.
    Le programme avait pour nom Pareille, pas pareils. En 1985, le bilan des réalisations gouvernementales en condition féminine (dont le titre était : OUI, mais…) , soulignait ces productions majeures, mais jugeait difficile d’en évaluer l’impact et proposait de continuer à sensibiliser les personnes visées par ce programme. De quoi être fières de nos innovations- la Suède aurait pu s’en inspirer- tout en espérant encore des relais et des relèves.
    Marie Leclerc
    Employée du CSF et rédactrice à la Gazette, il y a longtemps…

    marie leclerc

  2. Je supporte la vision de Henkel.

    Ici dans le service de garde de ma fille, à Noel il y a eu une distribution de cadeaux. Ma fille a voulu prendre un ballon. ON lui a répondu que non, les ballons étaient pour les garcons et les rouges à lèvres pour les filles.

    Très décevant pour une petite fille de 8 ans.

    Dans Lanaudière.

    Mireille

  3. Bonjour,

    Oui le Québec est assez avancé en matière d’égalité entre les sexes, mais il faut l’admettre, en 2012, il reste encore à faire. On a cru que tout était possible pour les filles autant que pour les garçons, et on a vécu comme un relâchement je crois. Il n’est qu’à regarder la publicité, les jouets, les vêtements d’enfant…

    On le voit bien dans les services de garde, il y a encore beaucoup à faire pour une véritable possibilité pour les filles comme pour les garçons, de vivre toutes les expériences qu’ils souhaitent.

    On le voit bien, chez les éducatrices, les éducateurs et les parents, l’attitude, le vocabulaire, l’habillement, les propositions d’activités, sont encore et toujours teintés de rose ou de bleu.

    Je suggère donc à tout le personnel des services de garde et les parents de prendre le temps de regarder ensemble le nouveau vidéo « D’égal(e) à égaux » et de faire la réflexion appropriée.

    Chapeau à l’équipe de conception de ce vidéo, qui a su cibler des points simples mais combien appropriés quand il est question des filles et des garçons!

    Céline Martel

    Céline Martel