Allez directement au contenu

Inde : pays de paradoxes

Par Nathalie Labonté, 1 juillet 1999

Les filles en Inde vivent à cloche-pied entre l’appel de la modernité et le poids séculaire des traditions. Mosaïque d’une génération tout en paradoxes.

Libres, mais pas trop…

Shakti a 20 ans et habite Madras, dans le sud de l’Inde. Elle a étudié et voyagé à l’étranger, puis a travaillé ici et là. Son rêve : devenir designer de chaussures pour femmes. Elle a déjà fait un stage dans une compagnie allemande et reluque les écoles de design milanaises, en Italie. Dans ses temps libres, Shakti anime en anglais une émission de radio. Elle aime bien danser dans les discothèques avec ses amis et troque alors le sari pour un jean.

Sa vie pourrait ressembler à celle d’une Montréalaise. Sauf que… Shakti doit revenir à la maison pour 20 h 30. Certains soirs, ses parents ne lui accorderont pas la permission de sortir. En fait, sa relation avec eux équivaut à celle d’une Québécoise de 13 ans. Et il y a fort à parier que Shakti verra son mariage arrangé par sa famille, comme 81 % des unions le sont en Inde.

Difficile pour la génération montante de prendre sa place au sein d’une des sociétés les plus traditionnelles du monde. « Pendant bon nombre de siècles, la femme indienne était soumise à l’homme et socialement opprimée », dit Jaskirat Kaur, étudiante de 21 ans qui s’est penchée sur l’histoire des femmes de son pays. Elle cite Manu pour illustrer le poids séculaire des traditions étouffantes. « Pendant son enfance, la femme devait être protégée par son père, une fois adulte, par son mari, puis à la retraite, par son fils », a écrit le premier roi et législateur, dont les lois font toujours autorité en matière religieuse.

« Encore aujourd’hui, le premier devoir d’une Indienne est d’être une fille obéissante, ensuite une épouse pleine d’égards pour son mari et finalement une mère dévouée », poursuit Jaskirat Kaur. « Les iniquités de droits et de privilèges envers les femmes ont été institutionnalisées depuis longtemps par des sanctions socio-religieuses. »

Scolarisées, mais au foyer

La virginité avant le mariage et le confinement au foyer existent toujours en Inde où 75 % de la population vit dans les villages. Une note positive : les femmes ont de plus en plus accès aux sphères du savoir. De fait, l’éducation des filles a été valorisée sous le règne britannique. Après l’Indépendance, en l’espace de 44 ans, leur inscription dans les universités et les collèges a augmenté de 51 %. Elles sont maintenant beaucoup plus présentes qu’autrefois dans des secteurs tels que l’ingénierie et les nouvelles technologies : en 1950, on y comptait 40 étudiantes et, en 1994, elles sont plus de 78 000.

Paradoxalement, une scolarité accrue n’est souvent pas le gage d’une autonomie retrouvée. Les parents recherchent une épouse diplômée de la meilleure université pour leur fils… et s’attendent à ce qu’elle remise son diplôme pour demeurer à la maison et y élever les enfants. Les filles scolarisées sont très prisées dans les petites annonces matrimoniales, regroupées par religion ou caste, et… classées par profession.

Les femmes scolarisées qui veulent prendre leur place à l’extérieur du foyer se butent souvent à un mur. C’est le cas de Priyana, jeune fille de 19 ans d’Hyderabad. Au nom de la modernité, son père lui permet d’étudier dans le meilleur collège, de porter les vêtements qu’elle désire, de conduire la voiture et de sortir dans des parties. Mais il n’est pas question que sa fille travaille. Pour lui, il est clair qu’une fois ses études terminées Priyana passera un anneau à son doigt.

Même parcours dessiné à l’avance pour Tona, 19 ans, qui n’a pas eu la possibilité de terminer son cours collégial. Elle s’est mariée à contrecœur, en 1997, pour ne pas décevoir son père. Depuis, elle vit dans la famille de son mari, comme le veut la tradition. Aujourd’hui, c’est elle qui prend soin de sa belle-mère. Bref, Tona fait d’énormes sacrifices. Selon elle, il est tout à fait normal de se dévouer pour les autres, car elle a été élevée ainsi.

Tout de même, malgré la pression sociale, les femmes sont de plus en plus nombreuses à retarder le mariage au profit d’études universitaires et d’une carrière. Gayatri, Kéralaise de 27 ans, a terminé sa maîtrise en littérature anglaise et a enseigné pendant quatre ans à Cochin dans le sud de l’Inde. « Je vais sûrement poursuivre jusqu’au doctorat. Mes parents ont déjà répondu à quelques annonces dans les journaux et m’ont demandé de chercher de mon côté. Je ne suis pas pressée de me marier. »

Travailleuses, mais invisibles

C’est dans un pays où le statut des femmes est un des moins enviables de la planète et dans un contexte de compétition inouïe que les Indiennes conquièrent des territoires jadis occupés par les hommes. Depuis 1972, la proportion des policières est passée de 1 à 21 %. Les Indiennes ont aussi envahi les forces armées terrestres, navales et aériennes, les milieux des affaires et de la gestion.

Bien que les femmes soient plus nombreuses qu’avant à accéder au marché du travail, elles le font souvent dans les pires conditions. « Avec leurs enfants, 90 % d’entre elles travailleraient dans des secteurs comme l’agriculture, la foresterie, la construction », estime Margaret Alva, députée au parlement indien. Des métiers qui, en Amérique du Nord, seraient considérés comme non traditionnels. Le problème : leur apport n’est pas reconnu, et elles ne sont pas protégées par la loi. Pas de congé de maternité, pas de salaire minimum. « Aujourd’hui encore, moins de 4 % des ouvriers syndiqués sont des femmes », signale Gita Mehta qui a écrit sur le paradoxe indien (Le serpent et l’échelle, éditions Albin Michel). « Ce nombre diminue sans cesse, car la compétition est féroce, et les hommes les écartent de force des quelques emplois protégés dont rêvent les millions de travailleurs intermittents. »

Sur papier et la vraie vie

Signe des temps modernes, l’Inde a tout de même promulgué différentes lois dans le but d’améliorer le statut socioéconomique des femmes. Le gouvernement a légiféré sur le mariage, le divorce, la garde des enfants, l’héritage, le trafic des femmes et des enfants, la Sati, soit l’immolation des veuves, la dote. Le parlement indien a même voté une loi sur l’équité salariale en 1976, vingt ans avant celle du Québec ! Sauf que la vraie vie est loin des vœux pieux couchés sur papier. « Malgré les lois, la majorité des Indiennes ne connaissent pas leurs droits et continuent de souffrir en silence », déplore Jaskirat. « Même si la loi du code hindou de 1956 assure un partage plus équitable de la propriété pour les femmes, ce sont encore les hommes qui héritent des propriétés ancestrales », explique C. N. Venugopal, professeure à l’Uni-versité de New Delhi.

Le parlement indien a même instauré une politique de discrimination positive à l’égard des femmes pour les emplois gouvernementaux. « Pourtant les femmes cadres ne forment qu’un minuscule groupe, soit moins de 1 %, note Jaskirat Kaur. Au sein de la bureaucratie gouvernementale, seulement 6 % occupent un poste dans les services civils, 8 %, dans les services administratifs, et 10 %, dans les affaires étrangères. Dans les universités, le ratio n’est que d’une femme professeure pour 10 hommes, tandis qu’au sein du système judiciaire, la proportion chute à une femme pour 40 hommes. »

Par ailleurs, en dépit d’une forte résistance de parlementaires masculins, un projet de loi prévoyant un tiers de femmes parmi les députés a été déposé au parlement par le gouvernement nationaliste hindou en 1998. Un projet controversé. Selon Shashwati Choudhary, professeure de sciences politiques au collège St-Francis à Hyderabad, les femmes n’ont pas besoin de discrimination positive en politique, car, selon la Constitution indienne, l’homme et la femme sont égaux. Les groupes de femmes quant à eux réclament plus de sièges « réservés ».

Cherchez l’erreur

La sélection sexuelle des bébés au détriment des filles est un phénomène à ce point préoccupant que le gouvernement a dû récemment légiférer pour interdire l’avortement de fœtus en santé. En 1994, les cliniques spécialisées dans la détermination du sexe de l’enfant ont même été bannies. Malgré tout, cette pratique continue.

Alors que des milliers de filles sont tuées parce que, selon la tradition, elles sont perçues comme un poids familial, les hindous vénèrent Shakti, la déesse la plus puissante aux côtés de Shiva et de Vishnu. Ils accordent également une place prépondérante à la mère dans la sphère familiale. Cherchez l’erreur.

Qu'en pensez-vous ?