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Depuis le 5 mai 2003, l’esclavage est criminel au Niger. Dans ce pays très pauvre du Sahel, la loi suffira-t-elle à éradiquer une pratique profondément ancrée dans la tradition ?

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Briser ses chaînes

Par Stéphane Blais, 1 mars 2008

Depuis le 5 mai 2003, l’esclavage est criminel au Niger. Dans ce pays très pauvre du Sahel, la loi suffira-t-elle à éradiquer une pratique profondément ancrée dans la tradition ?

Mazrech estime avoir une quarantaine d’années. Elle en avait 6 ou 7 lorsqu’on l’a offerte en cadeau de mariage. Mazrech est née esclave. Pendant presque toute sa vie, elle a servi un maître dans la région d’Inates au Niger. C’est par le sang qu’elle a hérité de ce statut : ses parents étaient esclaves, de même que les parents de ses parents et tous ses ancêtres. Ses propres enfants aussi, jusqu’au jour où elle a décidé de s’enfuir et de briser ses chaînes. L’association Timidria, une ONG luttant contre l’esclavage au Niger, lui a permis d’intégrer la société en lui fournissant un toit et du travail. Elle lui a surtout redonné l’inestimable : la dignité humaine.

J’ai rencontré Mazrech alors qu’elle vendait des arachides devant sa hutte de paille en banlieue de Niamey, capitale du Niger. Un boulot et une maison qu’elle possède depuis 1999, l’année où elle s’est affranchie. Ricaneuse et souriante, elle a le regard serein d’une personne comblée. Elle m’invite fièrement dans la hutte de 30 mètres carrés qu’elle partage avec ses deux filles qui fréquentent l’école primaire. Ilguilas Weila, président de Timidria, nous sert d’interprète.

« J’ai grandi dans la famille de mon maître sans jamais être considérée comme de la famille, explique Mazrech. Ces gens me voyaient comme une bête, comme un âne ou une vache. Mon rôle était uniquement de travailler. Je me faisais battre régulièrement, mais je n’ai jamais manqué de nourriture. Comme c’était moi qui préparais les repas, je pouvais me faire des rations. » Jeune femme, Mazrech rencontre un garçon à l’insu de son maître. Ce dernier refuse qu’elle fréquente officiellement des hommes, mais voit d’un bon œil qu’elle ait des enfants qui pourront servir les siens et ainsi assurer la richesse de ses descendants.

Cette tradition familiale s’interrompt abruptement une nuit de 1999 : poussée par la souffrance, Mazrech décide de prendre en main son destin et celui de sa famille. « C’est vraiment la douleur qui a tracé le chemin de ma fuite. C’était pendant la saison sèche, le sol était très dur et j’avais à planter des pieux afin de construire des tentes. Je devais aussi préparer la nourriture pour la famille de mon maître. Comme l’eau se faisait rare, je parcourais plusieurs kilomètres dans la brousse pour en trouver, puis je revenais à la maison, préparais les repas et retournais ensuite creuser le sol. C’était inter­minable, j’étais complètement épuisée, je ne pouvais plus dormir. Alors j’ai décidé de m’enfuir. »

Alors que toute la famille de son maître dort, Mazrech part avec ses enfants en direction d’un camp militaire situé à plusieurs kilomètres dans la brousse. « Au petit matin, mon maître s’est aperçu que je m’étais enfuie. Il est parti à notre recherche et a réussi à nous rattraper juste avant qu’on arrive au camp. Il m’a frappée avec un bâton jusqu’au moment où un soldat m’a vue et l’a fait fuir. » Les soldats ont alors confié Mazrech à l’association Timidria.

L’esclavage en héritage

Timidria – « fraternité » en langue touarègue – a été créée en 1991 pour éradiquer l’esclavage au Niger. L’association libère les esclaves et essaie de les réintégrer socialement en leur trouvant un toit et du travail. Son président-fondateur, Ilguilas Weila, trace un portrait de l’esclavage dans son pays : « Ceux qui possèdent des esclaves sont des personnes aisées qui, au moment où l’on pouvait légalement en acquérir, avaient les moyens financiers pour le faire. À cette époque où les guerres tribales étaient courantes, soit avant les années 1960, il y avait trois façons de procéder. D’abord par la guerre : vous pouviez être un bon guerrier et, en allant guerroyer, capturer des prisonniers et en faire des esclaves. Ensuite, il y avait le marché des esclaves, qui a disparu seulement vers la fin de l’époque coloniale [ndlr : le Niger est indépendant de la France depuis 1960]. La troisième façon, la transmission par héritage, de père en fils, est aujourd’hui la plus répandue. Depuis leur naissance, ces hommes et ces femmes se font dire que c’est Dieu qui les a faits esclaves. Souvent, ils ne cherchent pas à remettre en cause leur situation. Plusieurs pourraient très facilement s’enfuir mais ils ne le font pas, car ils ne savent pas que c’est possible et c’est la seule vie qu’ils connaissent. »

Même si l’esclavage n’est pas une question de couleur de peau ou d’ethnie, selon M. Weila, 90?% des esclaves du Niger sont noirs, 60?% sont des femmes et la plupart des esclava­gistes sont des chefs traditionnels touaregs ou arabes qui vivent dans les zones d’élevage nomade du nord du pays.

La cinquième épouse

En 2008, le marché des esclaves n’existe plus au Niger, mais certaines traditions religieuses permettent encore la traite des femmes. « Les musulmans peuvent épouser jusqu’à quatre femmes, explique M. Weila. Si un homme en désire une cinquième, il ne peut que l’acheter parmi la caste des esclaves. Il pourra disposer de cette épouse comme il le souhaite, jusqu’à sa mort, à la condition de continuer à honorer ses autres femmes. Selon la tradition, le Coran autorise cette pratique. Mais il stipule aussi que tous les musulmans sont frères : un frère ne peut donc pas servir son frère. En ce sens, le Coran est contre l’esclavage. Tout est dans l’interprétation des textes religieux… »

Dans son livre Un tabou brisé : l’esclavage en Afrique. Cas du Niger, publié chez L’Harmattan en décembre 2005, le prince Moustapha Kadi Oumani, lui-même descendant de chefs traditionnels touaregs qui ont longtemps possédé des esclaves, décrit la situation de la cinquième épouse aujourd’hui au Niger : « Le mariage de la cinquième femme se déroule de la façon la plus simple. [...] Le futur propriétaire est appelé simplement à payer à l’intermédiaire du maître le montant fixé pour accéder à une jeune fille esclave. Le prix tient compte de l’âge et de la beauté. Ceux qui n’ont pas d’argent en espèces peuvent se voir réclamer six vaches et six chamelles âgées de trois ans en contrepartie. »

« Les tâches de la cinquième femme lui sont dictées dès son arrivée, poursuit-il. Elle est tenue de les respecter; si elle désobéit, selon la loi traditionnelle, elle ira en enfer. [...] La jeune fille peut pleurer pendant des semaines ses parents qu’elle a quittés définitivement, sans leur dire au revoir, car son départ est organisé clandestinement, à travers un plan qui consiste à faire croire à la jeune fille qu’elle va au marché acheter des condiments. [...] Il lui est strictement interdit de sortir du domicile. [...] Après quelques mois, elle est condamnée à oublier ses parents et se met véritablement au service du maître, où elle va vivre comme une détenue. »

Le trafic des enfants

Si la majorité des esclaves du Niger sont victimes d’un statut hérité, de plus en plus d’enfants sont la proie des trafiquants. Le Bénin, voisin du Niger et doté d’un port, est l’une des plaques tournantes de ce très lucratif commerce international. Selon l’UNESCO, le trafic d’enfants serait l’un des marchés les plus fructueux pour les organisations criminelles internationales après la drogue, le jeu clandestin et la prostitution.

Dans la plupart des cas, ces enfants deviennent esclaves dans les plantations de cacao ou de coton des pays les plus riches de la région ouest-africaine, comme le Nigeria ou la Côte-d’Ivoire. Parfois, ils aboutissent en Amérique ou en Europe. D’après l’UNICEF, 200 000 enfants d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest seraient présentement sous l’emprise de tels réseaux. Selon une enquête de l’Organisation internationale du travail, le trafic de mineurs s’intensifie chaque année dans ces deux zones.

Habituellement, les parents eux-mêmes vendent leurs enfants, pour aussi peu que 200 ou 300 $. Dénués de tout, ces gens très pauvres se font promettre que leurs petits travailleront dans une grande ville et pourront ainsi assurer l’avenir familial. Souvent, ce sont les chefs religieux qui les trompent puis exploitent les jeunes. Dans les villages du Niger, des parents incapables de subvenir aux besoins de leurs enfants les confient à des religieux en leur donnant le mandat de les amener dans la capitale et de les inscrire à l’école coranique. Après la classe – vouée uniquement à l’étude des textes du Coran –, ces jeunes talibés doivent parcourir la ville et demander la charité, un bol accroché au cou afin de récupérer des restes de nourriture. Ils doivent remettre l’argent aux chefs religieux en échange de leur éducation, mais à l’occasion, comme le souligne M. Weila, « certains religieux les utilisent uniquement pour se faire de l’argent, et dans ce cas, c’est de l’esclavage ».

À Niamey, les jeunes talibés en déshérence sont très nombreux. Parfois à peine âgés de 5 ou 6 ans, ils traînent dans les rues à toute heure du jour ou de la nuit et deviennent une proie facile pour les trafiquants. Complicité politique

Selon une enquête réalisée en 2003 par Timidria, en partenariat avec l’ONG anglaise Anti-Slavery International, il y aurait plus de 870 000 êtres humains en situation d’esclavage au Niger – l’équivalent de 7 % de la population du pays ! Il aura fallu la parution de ces chiffres pour que le gouvernement nigérien adopte une loi anti-esclavage. Depuis mai 2003, le Code pénal prévoit une peine allant jusqu’à 30 ans de prison pour les esclavagistes. Malgré la législation et l’éveil de la population, l’application de la loi se heurte à un problème majeur, selon M. Weila : « Les esclavagistes ont pour complices les autorités coutumières et administratives du pays. Dans les textes de loi, l’esclavage n’est pas permis, mais la tradition l’autorise. Le gouvernement est élu démocratiquement, mais les chefs traditionnels ont encore un grand poids politique. Plusieurs possèdent des esclaves. Donc, le gouvernement ferme les yeux, ce qui est finalement une façon de cautionner la pratique. »

En 2005, Timidria a dû faire face à l’intimidation du gouvernement. Lors d’une cérémonie organisée conjointement avec Oxfam Pays-Bas, durant laquelle plus de 7 000 esclaves de la région d’Inates devaient être libérés devant la presse internationale, Ilguilas Weila et un autre membre de Timidria ont été arrêtés et emprisonnés. Les autorités nigériennes soupçonnaient l’association d’avoir escroqué de l’argent à un bailleur de fonds étranger (Anti-Slavery International) en prétextant l’existence de l’esclavage au Niger.

Finalement, aucune accusation n’a été portée et les deux hommes ont été libérés deux mois plus tard. De l’avis de Timidria, les 7 000 personnes qui devaient être affranchies ce jour-là sont toujours esclaves aujourd’hui. Selon Timidria et d’autres groupes de défense des droits de l’homme, si le gouvernement refuse de s’attaquer à l’esclavage, c’est pour ne pas heurter les traditions d’une certaine classe d’aristocrates, mais aussi pour ne pas ternir l’image du Niger et ainsi priver le pays de l’aide internationale. Année après année, le Niger se retrouve au tout dernier rang des pays du monde en ce qui concerne l’indice de développement humain. Et une très grande part du budget de l’État provient de l’aide internationale.

Museler les médias

Dans un pays où 80 % de la population est analphabète et où la liberté de presse est très fragile, les journalistes doivent eux aussi affronter les autorités lorsqu’ils enquêtent sur l’esclavage.

Idy Baraou, correspondant de la BBC, en a fait l’expérience. « Le 19 décembre 2003, le prince Mustapha Kadi Oumani a libéré devant moi une dizaine d’esclaves dans la ville de Tahoua, raconte-t-il. J’ai pu les interviewer, mais ensuite, sur l’ordre du gouverneur de la région, les policiers ont confisqué mon enregistreuse, les cassettes de mes entrevues ainsi que le matériel de tous les journalistes présents. » Le gouverneur Zeti Maïga a justifié son geste en disant : « Il n’y a pas lieu d’enregistrer ou de filmer des esclaves, car l’esclavage n’existe plus au Niger. »

Pour Idy Baraou, qui fouille ce sujet depuis plusieurs années, le nombre d’esclaves avancé par Timidria, soit 870 000, semble un peu exagéré. « J’ai le plus grand respect pour les organismes de défense des droits de l’homme comme Timidria, mais le chiffre me laisse perplexe : tout près d’un million d’esclaves au Niger ? L’important n’est pas de savoir combien ils sont, mais de prendre conscience que le phénomène existe et persiste. »

Entre-temps, Timidria, qui a libéré plus de 230 esclaves depuis sa création, continue de fonctionner grâce à la contribution de différents donateurs et ONG internationaux. Grâce à ces dons, Mazrech peut aujourd’hui envoyer ses deux filles à l’école.

Elle est évidemment très pauvre. Mais en montrant du doigt les seuls biens qu’elle possède – ses vêtements, quelques ustensiles et son lit –, elle affirme en souriant : « Je n’aurais jamais cru connaître une telle vie de liberté. » Malgré tout, si elle se sent libre et n’a plus peur de ses anciens maîtres, elle m’a confié qu’elle ne tournait plus jamais son regard en direction d’Inates, son village natal.

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