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La puissance de la roupie

Par Andrée-Marie Dussault, 1 novembre 2009

Elles travaillent, voyagent pour affaires, fondent leur entreprise, s’achètent une voiture, sortent dans les bars… Depuis quelques années, certaines Indiennes font un pied de nez aux rôles traditionnels. Le pouvoir de l’argent, ça se dit comment en hindi ?

Mère de deux adolescentes, Laxmi, 40 ans, a ouvert son salon de beauté il y a cinq ans et, n’en déplaise à sa belle-famille, elle vient de s’acheter une voiture. Avec son argent. Chandani, elle, a 35 ans. Elle est designer de sacs à main, voyage régulièrement à l’extérieur de Delhi pour le boulot et a décidé de ne pas se marier, en dépit des pressions familiales. Les deux jeunes femmes sont d’accord : sans indépendance financière, leurs choix seraient restés au stade de vœux pieux.

Leurs comportements, difficilement imaginables pour la génération de leurs mères, ne reflètent certainement pas ceux de l’Indienne lambda : près des deux tiers des Indiennes vivotent avec moins de deux dollars par jour. Mais parallèlement, de plus en plus de femmes du sous-continent gagnent un revenu qui leur assure une autonomie financière et la liberté qui l’accompagne, et ce, même après le mariage.

« Les femmes qui touchent un salaire, surtout s’il est comparable à celui de leur mari, ont assurément leur mot à dire dans la gestion des affaires familiales et de leur vie en général. Il s’agit d’une petite révolution », constate Shipra Chatterjee, le sari orange et la cinquantaine pimpante, présidente de la Ladies Organisation de la plus importante fédération de chambres de commerce indienne, la TI, à Delhi.

Sa collègue Leena Kejriwal, responsable de la section de Calcutta, qui inaugurait l’an dernier la filiale locale des Young Ladies de la TI, pense de même. Pour elle, cette évolution était inéluctable. « L’éducation des filles est à l’ordre du jour depuis plusieurs décennies. La troisième génération à en bénéficier en récolte finalement les fruits. » Et ce n’est qu’un début, estime-t-elle. Les Indiennes continueront à s’affranchir financièrement. «Une fois que vous avez goûté à la liberté, un retour en arrière est inimaginable ! »

Et les maris et les pères, comment réagissent-ils à cette indépendance toute neuve ? « Les hommes s’adaptent tranquillement. Dans les grandes villes, ils commencent à accepter sans trop rechigner que leur épouse, leur fille ou leur belle-fille puisse rentrer tard ou voyager pour affaires », assure Shipra Chatterjee. Elle regrette cependant qu’ils ne s’investissent pas pour autant à la maison. « En Inde, vous pouvez obtenir de l’aide domestique sans que ça vous coûte les yeux de la tête. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, mais une chose est sûre, pour celles qui sont actives à l’extérieur, il s’agit d’un grand soulagement. »

Les deux femmes sont d’avis que la dérégulation économique, amorcée au début des années 1990, et la croissance qu’elle a engendrée sont bénéfiques pour les femmes des classes moyenne et supérieure, à défaut de profiter à toutes. «Dans le secteur des services, qui représente plus de 55% du PIB indien, les femmes sont toujours mieux représentées », observe Leena Kejriwal. En effet, dans les technologies de l’information (TI), l’industrie étoile du pays, 30% des employés sont des femmes, et ce chiffre est appelé à atteindre 45% d’ici 2010, selon la chambre de commerce des entreprises des TI, Nasscom. Dans le Business Process Outsourcing – la sous-traitance par l’entremise des TI, un autre secteur phare en pleine expansion –, elles forment déjà la moitié de la force de travail.

D’indépendantes à clientes

Témoignant de l’importance du phénomène émergent des salariées indiennes,l’industrie leur fait agressivement la cour. Vu la masse démographique, ces nouvelles consommatrices comptent, même si elles représentent une fraction minime de la population féminine. En atteste la panoplie de biens et de services « pour femmes seulement » qui sont apparus ces dernières années dans le sous continent : voyages organisés, gymnases, stations de radio, services de taxi, étages d’hôtels…

Même des secteurs qui ne s’étaient jamais fendus en quatre pour répondre aux besoins de ces dames ont révisé leur attitude en remarquant leurs revenus croissants. Un conseiller financier chez Smith Barney à Delhi soulignait qu’en trois ans, la clientèle féminine de l’entreprise est passée de 15 à 25% et que la proportion ne fait que croître. Du coup, les banques ont développé une nouvelle approche women friendly sortie de nulle part, avec des services particuliers comme des prêts automobiles pour les «women on wheels ».

Signe des temps, des services inédits il y a à peine 10 ans ont aussi surgi pour satisfaire de nouveaux besoins. Sanjana Singhal et Asha Reddy, deux Delhiites trentenaires fort aimables, ont décidé d’ouvrir dans la capitale le premier club exclusivement destiné aux célibataires de leur sexe. « L’objectif est de fournir aux femmes non mariées qui, comme nous, aiment sortir, danser, manger et faire la fête, un contexte informel où elles peuvent se rencontrer et partager de bons moments », explique Asha Reddy, spécialiste en marketing.

Peu de temps après avoir présenté leur projet sur le Net en 2007, elles ont reçu des milliers de demandes d’adhésion des quatre coins de l’Inde. Quant aux hommes, ils sont les bienvenus à titre de membres associés. Comme le souligne Vishnupriya Senapaty, qui a fondé avec succès une agence de tours organisés pour femmes il y a deux ans, on assiste à un changement de paradigme dans la psyché féminine indienne : « Le sentiment de culpabilité cède le pas à celui de mérite personnel. »

Cette nouvelle communauté – petite mais croissante – d’Indiennes financièrement indépendantes parviendra-t-elle à changer le statu quo et à améliorer le sort de la majorité de ses compatriotes féminines ? Shipra Chatterjee en est convaincue. Elle cite l’exemple de son organisation, qui a entrepris une campagne d’un an pour combattre les foeticides féminins. Lors des Ladies TI Awards 2009, qui récompensaient les industrielles s’étant illustrées au cours de l’année, elle a récolté des fonds pour cette cause. L’an dernier, son équipe a offert 24 ateliers de sensibilisation dans des usines et des formations pour médecins et fonctionnaires en région rurale.

Parallèlement, les ladies de la TI militent fort en faveur du projet de loi pour des quotas féminins de 33% au Parlement national, comme c’est déjà le cas depuis 10 ans dans les villages – où une récente loi vient d’ailleurs de hausser cette proportion à 50 % ! « Les valeurs traditionnelles perdent de leur emprise sur la société et la situation évolue très rapidement, affirme Leena Kejriwal. Les femmes veulent maintenant s’affirmer et se tenir debout ! » : :

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